A la mesquinerie, la confusion reconnaissante

Vendredi 21 février 2014, le Président de la République officialise les panthéonisations de quatre figures de la Résistance française, à savoir deux hommes : Jean Zay, grand homme politique de la IIIe république, arrêté par Vichy en 1940 après sa fuite sur le Massilia, et assassiné par des miliciens en 1944 et Pierre Brossolette, principal dirigeant, avec Jean Moulin, de la Résistance Intérieure et deux femmes : Germaine Tillion, résistante mais aussi grande ethnologue et Geneviève de Gaulle-Anthonioz, nièce du Général de Gaulle, mais surtout résistante, déportée à Ravensbruck, puis militante engagée dans la lutte contre la pauvreté.

Le curriculum des quatre élus avait de quoi faire consensus, a priori. Deux femmes, soit autant que celles déjà présentes, et encore, Sophie Berthelot n’y étant que pour accompagner son mari ; des participants à une cause d’unité nationale, dépassant largement les clivages droite-gauche ; enfin, des hommes et des femmes ayant rayonné en dehors de leur seul engagement militant.

Pourtant, les réactions face à cette annonce ont été contrastées. Deux retiennent particulièrement mon attention ; celle de Pierre Laurent dansLibération et celle d’Anne-Cécile Mailfert, porte-parole d’Osez le féminisme, dans Madame Figaro.

Les deux critiques participent de la même intention, en dépit de la différence entre leurs deux auteurs ; chacun plaide pour sa chapelle. Le communiste se désole de l’absence de communistes dans la liste des nouveaux panthéonisés, la féministe fustige le fait que l’on s’en soit tenu à une stricte parité, plutôt que d’amorcer un rééquilibrage entre les deux sexes. Plus ou moins explicitement, il y a également le regret que les figures féminines choisies ne fassent pas partie des personnalités mises en avant ces derniers mois par différents collectifs féministes, telles que Louise Michel, Olympe de Gouges ou encore Simone de Beauvoir.

Cette démarche, bien que motivée par bien des aspects (il est vrai que les communistes furent des membres importants de la Résistance), révèle cependant une dérive, à savoir celle de la fragmentation du corps social national en intérêts communautaires. Cela est d’autant plus symptomatique que ces requêtes ont lieu à propos du Panthéon, temple républicain s’il en est, symbole de l’unité d’une nation, une et indivisible. Cette volonté, ces exigences même, de voir chacun des siens représentés partout et tout le temps, posent question dans une institution dont le leitmotiv serait plutôt d’honorer ceux qui ont participé au destin commun de la République et à son unité infaillible. A ce titre, la sur-représentation de la Résistance parmi les panthéonisations de l’après-guerre se justifie ; symbole du refus de la soumission à une nation étrangère, certes, mais aussi défiance devant un régime se donnant pour but de trier les individus en fonction de leur appartenance à la « vraie France » et enfin participation à un gouvernement, celui du CNR, qui signa l’alliance de toutes les forces politiques et sociales, nonobstant leurs obédiences, en faveur du redressement du pays.

De fait, les questions d’appartenance, d’identité de genre ou d’origine ethnique, ne devraient qu’être secondaires dans l’accueil de telle ou telle personnalité au Panthéon. Se féliciter d’une reconnaissance du rôle des femmes pendant la Résistance par le biais des panthéonisations de G. Tillion et de G. de Gaulle-Anthonioz, comme le fait Anne-Cécile Mailfert se comprend, mais a quelque chose de gênant. La devise du Panthéon « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante », témoigne de la volonté évidente d’offrir un hommage collectif à un individu exceptionnel. Le grand homme (entendu au sens générique du terme « homme ») est celui qui s’est distingué particulièrement, par son action. C’est un destin exceptionnel qui est célébré, non pas l’appartenance à un mouvement, si louable soit-il. Germaine Tillion et Geneviève DGA entrent au Panthéon en vertu de cette destinée si particulière, parce qu’elles furent des femmes extraordinaires, et non pas parce qu’il fallait des porte-drapeau de la Résistance féminine ; penser cela, ou le prétendre serait leur faire injure. De la même manière, Emile Zola et Léon Gambetta furent transférés au Panthéon parce qu’ils ont servi la France, chacun à leur manière, grandi la République, et non parce qu’il était nécessaire que des immigrés italiens soient reconnus par la République. Il en va de même pour les propos de Pierre Laurent ; si un communiste venait à entrer au Panthéon, il ne le serait pas pour son appartenance politique, mais pour ses accomplissements individuels qui le rendent « panthéonisable ».

Là où la dérive se fait sentir, c’est que le combat pour le droit d’une minorité, ou d’un groupe social (les immigrés, les femmes, tel ou tel bord politique) prend le pas sur toute autre considération et même sur toute réalité. Le combat pour l’égalité est louable et dot être mené, quel qu’il soit. Mais là où le bât blesse, c’est lorsque cette volonté d’égalité se fait si pressante qu’elle en devient presque totalitaire ; tout devient prétexte à l’application d’un égalitarisme forcené, en dépit de toute autre considération. La doxa féministe exige une représentation des femmes plus importante, celle-ci doit donc se faire partout et tout le temps. Le Panthéon n’est pas prévu pour être le réceptacle de toutes ces velléités particularisantes ? Qu’à cela ne tienne, on ne craint pas de dénaturer la raison d’être d’une institution séculaire, pour peu que cela serve des intérêts idéologiques périphériques.

Cela étant, cet épisode peut amorcer un débat, une réflexion sur la place du Panthéon dans l’imaginaire collectif français, son utilité dans le corpus des célébrations républicaines. Peut-être est-ce, en filigrane, ce à quoi s’attellent certains critiques, de ceux que j’ai nommés plus haut, à d’autres qui, ici et là, regrette un Panthéon essentiellement, pour ne pas dire exclusivement, masculin, blanc, plutôt bourgeois et hétéronormé.

Que l’on constate le décalage entre cet état de fait et la composition actuelle de la société française est une chose. Mais cela ne doit pas conduire à une remise en cause du Panthéon et de ses principes. D’une part parce que, je me répète, mais la République est une et indivisible et ne reconnaît en son sein ni ethnies, ni communautés de quelque ordre que ce soit. De fait, le Panthéon, mais aussi l’audiovisuel public, l’Assemblée Nationale ou que sais-je encore l’Académie Française, n’ont pas pour vocation à se conformer scrupuleusement et proportionnellement, dans leurs effectifs, à la sacrosainte diversité de la société.

Enfin, et c’est la raison majeure selon moi, le Panthéon a pour vocation de remercier les grands hommes de l’histoire de France. D’aucuns pourront trouver cela vieillot, désuet, grandiloquent voire d’un patriotisme frisant le kitsch, ils auront peut-être raison, mais enfin c’est sa raison d’être et il n’est pas besoin de la modifier. La Légion d’Honneur, notamment, par son public plus large, remplit déjà cette tâche de récompenser des anonymes en plus de personnalités plus célèbres, venant de différents horizons, qu’elle conserve cet objectif (plus ou moins assumé) et que le Panthéon conserve le sien.

Enfin, il faut signaler la dichotomie qui est lisible dans la critique des panthéonisations par les mouvements féministes ainsi que par d’autres mouvements « en faveur de la diversité ». En effet, il est singulier de voir des gens qui, très justement, regardent l’histoire de France comme ne faisant pas la part belle, parmi ses grandes figures, entre autres, aux femmes et aux personnes issues de l’immigration. Sans doute à juste titre encore, ils en déduisent un ordre politique et social largement phallocentré et porteur d’une domination de type colonial. Mais alors pourquoi ne pas rejeter en bloc le Panthéon, comme sacralisation de cette ordre et de cette histoire partiale et empreinte de domination ? Pourquoi ne pas proposer une critique radicale de cette institution vieillotte, symbole de la suprématie masculine et blanche, plutôt que tenter vainement et maladroitement d’y faire entrer l’artificielle diversité ? Il y a là une confusion, une maladresse qui confine à la mesquinerie, lorsqu’on examine les candidatures idéales proposées depuis quelques mois par certains collectifs. N’en citons que deux : Louise Michel (franchement, faire entrer une anarchiste dans un temple républicain et patriote, on ne sait qui de Louise Michel ou de la République serait la plus accablée, le cas échéant) et Simone de Beauvoir, très grande littératrice, féministe ô combien importante et respectable, mais pas exactement la plus digne de la reconnaissance de la « patrie »…

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2 commentaires

  1. Je suppose au thème retenu et au style adopté, que ce papier est l’oeuvre de Sieur Collard. Voilà une brillante défense d’une institution et d’un idéal républicain dans lequel nous sommes nombreux à nous reconnaître. Tout comme l’auteur du papier je suis tout à fait en phase avec la défense de la fonction du panthéon comme incarnation de la République, et en accord avec les choix des quatre nouveaux locataires de l’église Sainte Geneviève. Cependant, je me permets de me placer en porte à faux quant au caractère absolu du panthéon apolitique et patriotique. Communautariser le panthéon me paraît pour le moins pernicieux en 2013, mais n’est-il pas historiquement une institution qui pour le dire vite est de gauche ?

    Au mois d’octobre, alors que le débat commençait quant au choix des futurs locataires, j’avais lu dans la presse une comparaison stimulante entre ce que représentait Westminster pour les Anglais et le Panthéon. Là où les Anglais ont une nécropole nationale abritant 3000 personnes, dont des rois, des plaques en l’honneur de Churchill par exemple et des grands savants, nous avons en France au moins trois hauts-lieux de mémoire : le panthéon pour la gauche, la crypte de la basilique de Saint Denis pour les rois, les Invalides pour les nostalgiques de l’empire.

    Faut-il rappeler que le premier locataire du Panthéon (Mirabeau) ne fut à l’honneur qu’un an dans ce temple républicain avant d’en être délogé par une révolution non plus réformiste mais anti-monarchiste ? Ayant entretenu des contacts avec Louis XVI, Mirabeau était devenu un traître. EN 1795, Marat qui l’avait remplacé en était également délogé.

    Que dire encore des 43 panthéonisations du Premier Empire généraux, sénateurs, et hommes nouveaux promus par Napoléon et dont nous ignorons à peu près tout ?

    Que dire encore sur les écrivains qui ont eu l’honneur du panthéon ? Pourquoi Zola, Hugo, Rousseau et Voltaire ? Sont-ils les seuls à avoir porter la culture française à sa plus haute perfection ?

    Loin de moi l’idée de remettre en cause la présence de toutes ces personnalités. Je pense que chaque Français peut se reconnaître dans le combat d’Emile Zola au moment de l’affaire Dreyfus, dans la personne de Jean Moulin, de Jean Jaurès assassiné pour son pacifisme en 1914. Mais, la plupart des personnes qui ont l’honneur du panthéon l’ont été à des fins politiques et conjoncturels. L’entrée de l’abbé Grégoire en 1989 fut pour le moins controversée. Assurément il existe des locataires consensuels (Pierre et Marie Curie en constituant la caricature), mais pour une part non négligeable, leur présence ne correspond pas aux objectifs que cette institution s’est assignés.

    J’apprécie l’inflexion républicaine du panthéon et la victoire de Germaine Tillon sur Simone de Beauvoir, mais je ne pourrais pas m’indigner du fait de l’histoire même du panthéon de l’entrée au panthéon de féministes ou de représentants de minorités opprimées. Le panthéon reste soumis à l’air du temps, surtout il reflète les divisions pluriséculaires de la France :

    Divisions politiques entre droite et gauche, entre royalistes et républicains, mais peut-être dans son bâtiment même entre France chrétienne (rappelons que l’église Sainte Geneviève fut édifiée à l’initiative de Louis XV après avoir fait un voeu à la vierge d’ériger une église en l’honneur de la Sainte parisienne s’il guérissait) et France laïque.

  2. À noter, Simone de Beauvoir a refusé la légion d’honneur de son vivant, tout comme Sartre. Sachant que le couple repose côte à côte, les obstacles à son intronisation vont bien au delà de son œuvre ou de considérations politiques.

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