L’égalité empoisonnée

Pour ce premier billet, je ne prétends pas du tout être original, je ne prétends pas du tout non plus ne pas recouper des problématiques qui intéressent déjà des mouvements ou associations féministes, voire les préoccupations du gouvernement actuel. Mais j’aimerais relier d’une façon plus systématique les tentatives pour faire naître l’égalité homme-femme en suggérant que l’on pourrait regrouper deux démarches que l’on disjoint parfois faute de les situer sur un même terrain. Je précise que je n’ai aucune envie de recourir à de gros concepts comme « domination masculine » ou « patriarcat » pour expliquer quoi que ce soit parce qu’ils seraient davantage à expliquer qu’explicatifs. Peut-être ferai-je un billet à ce sujet. Venons-en donc à mon propos :

Il est possible que la question de l’égalité homme-femme soit mal posée dans un certain nombre de cas parce que nous ne prenons pas suffisamment en compte ce que notre société peut produire d’inégalitaire. Nous croyons trop souvent que l’égalité est quelque chose qu’a apporté la modernité et qu’il resterait à se débarrasser de scories iniques héritées d’époques archaïques, peut-être est-ce que nous pensons encore en terme de « progrès » comme le vocable politique (conservateur/progressiste) le laisse à penser. Parallèlement on a peut-être tendance à regarder les époques antérieures comme le royaume de la misogynie et de l’inégalité, en ignorant les plus élémentaires réflexes d’historien ; à ce sujet, indiquons l’ouvrage de Claudine Cohen intitulé La femme des origines. Images de la femme dans la préhistoire occidentale. Mais peut-être que c’est cette introduction même de l’égalité au sein de nos catégories mentales qui a fait surgir les inégalités. Dans une société médiévale, la question de l’égalité homme-femme ne peut pas se poser parce que l’égalité n’est pas une valeur, mais dès lors que nous considérons que l’individu peut se déterminer et devenir, au moins en principe, n’importe qui, on ne saurait interdire un parcours à quelqu’un, du moins a priori, et a fortiori s’il s’agit d’une femme. Mais en même temps que c’est devenu un possible, c’est aussi devenu une prescription. L’idéal d’autonomie s’étant imposé, et le travail étant devenu le passage obligé pour réaliser cette autonomie sans sexe, ces valeurs s’imposent à des individus dont les rôles sont, eux, sexués. Ce qui montre assez que cette autonomie est en réalité une neutralisation (comme lorsqu’on dit « sécularisation ») d’un idéal masculin. Voulant pousser les femmes à occuper des positions conçues pour les hommes, on délaisse d’autres tâches, qui restent à accomplir (s’occuper des enfants par exemple) et puisque les hommes sont déjà occupés à réaliser les attentes de leur sexe, il n’y a guère la place pour les femmes, d’autant plus que le « foyer » est leur place naturelle et non choquante. Mais comme l’autonomie et le travail sont des valeurs neutralisées, elles s’imposent à chacun sans discrimination de sexe.

On voit donc une inégalité insidieuse se nourrir de l’égalité : la femme doit travailler, mais le travail domestique n’étant pas l’objet d’une mise en valeur, il n’est pas objet de convoitise et le statu quo est prolongé. Le drame des femmes est donc de devoir à la fois participer de la valeur centrale d’autonomie et de travail (mais cela pour des raisons purement vitales : il faut bien vivre ; ce qui explique du reste que le problème soit bien moins aiguë dans la Très Haute Bourgeoisie parisienne puisque les grandes bourgeoises n’ont pas ces problèmes purement monétaires) tout en ayant conservé leurs attributions ménagères, qui n’ont pas été l’objet du grand travail philosophique et politique qui a touché l’égalité et l’individualisme. En somme, on oublie parfois que l’égalité a des conditions de possibilité : on ne peut pas demander aux femmes d’être ambitieuse si l’ambition ne peut pas concerner la vie domestique parce qu’alors on chargera davantage les femmes (la double journée de travail). Très bien il faut travailler, mais il faut aussi s’occuper des enfants et faire le ménage, il faut bien que quelqu’un le fasse. Inciter les hommes à le faire est intéressant, mais vous ne pouvez pas changer les répartitions des tâches ménagères si vous ne les valorisez pas. Et on touche là à un paradoxe : notre société en valorisant l’autonomie et le travail CREE de l’inégalité homme-femme. Et en poussant les femmes au travail on lutte bien sûr contre les inégalités, mais il n’est pas certain que l’on agisse beaucoup sur le fond du problème. Il y a donc un problème plus large : on considère que l’inégalité est quelque chose à résorber alors que notre type de société provoque l’inégalité. On va alors instaurer une politique de quota qui ne résout rien sur le fond, qui ne fait que de l’égalité inégalitaire (une femme médecin fera tout aussi bien les tâches ménagères).

Cela signifie aussi que c’est la façon même dont est structuré la société qui produit des structures inégalitaires. Plutôt donc que de lutter en surface (ce qui ne signifie pas qu’il ne faille pas lutter contre les inégalités hommes-femmes) il faudrait bien davantage se demander qu’est-ce que c’est que cette société qui produit de l’exclusion et de la frustration. Quoiqu’on pourrait sans doute s’appliquer à changer les mentalités, c’est sans doute un endroit où l’action politique n’a que peu de prise, et ceci parce que les individus ne sont pas des éponges. Une vraie politique égalitaire serait donc une politique qui laisserait la possibilité aux femmes de participer à la compétition générale mais aussi aux hommes de rester au foyer. Cela signifie aussi qu’on ne peut sans doute pas dissocier les problématiques d’égalité homme-femme d’une réflexion sur les valeurs centrales dans notre société : à l’heure où le travail est rare et difficile, sa valorisation unilatérale produit des déçus.

PS : l’explicitation du rapport des sexes par la domination masculine me semble relever du même type de questionnement. Il ne peut y avoir domination masculine que si les domaines où les hommes « dominent » sont plus importants pour tout le monde.

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