L’identité malheureuse

Ce papier est sans doute le premier d’une série de plusieurs commentaires portant sur un même ouvrage, le dernier essai d’Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, lequel a fait couler beaucoup d’encre et déverser quantité de salive. Outre ma sympathie pour son auteur, ce sont ces réactions qui ont motivé ma lecture de ce livre, qui a par endroits été assimilé ni plus ni moins à un pamphlet raciste, qui véhiculerait une vision essentialiste de la nation française. On aura en souvenir la lamentable passe d’armes entre l’auteur et le scénariste Abdel Raouf Dafri sur le plateau de Ce soir ou jamais, ce dernier vociférant à Finkielkraut qu’il n’aime pas la France d’aujourd’hui car elle est composée de « trop de négros et de trop de bicots » à son goût, et le livrant à l’anathème car il a l’outrecuidance de considérer Maurice Barrès comme un auteur romantique. On n’épiloguera pas infiniment sur le caractère trivialement ignoble de ce reproche ni sur l’ignorance crasse du contempteur de Finkielkraut qui lui ordonna, sobrement et calmement, de se taire, mais cet incident révèle l’atmosphère quelque peu tendue qui enveloppe l’ouvrage depuis sa sortie. Qu’en est-il réellement ?

L’identité malheureuse s’ouvre sur un avant-propos où Finkielkraut rappelle quelques éléments de sa biographie, sa (très brève) période maoïste, son gauchisme soixante-huitard pour mieux montrer comment sa conversion à une défense rigoureuse de l’idéal républicain lui est apparue comme la meilleure manière de répondre aux méfaits de la mondialisation libérale sur les êtres, comme le meilleur moyen de se déprendre de ce qu’il nomme le business as usual qui gangrène la société et entame profondément les conditions de possibilité d’un vivre ensemble exigeant.

Pour l’avoir souvent entendu s’exprimer sur le sujet, c’est sans surprise que j’ai lu la première partie de l’ouvrage qui constitue la défense érudite et bien argumentée de la « laïcité à la française », à savoir une laïcité stricte et intransigeante. Ces deux épithètes me semblent compter parmi les très rares qu’il est possible d’adjoindre au vocable « laïcité », au risque de l’écorner, de l’éreinter et enfin de le dénaturer. J’entends revenir plus longuement, dans un papier ultérieur, sur cette notion.

Puis la démonstration se poursuit avec une partie traitant de la « mixité française », que l’on pourrait résumer très rapidement par une manière particulière de considérer les rapports entre hommes et femmes, qui repose notamment sur une tradition séculaire de la galanterie en France. Je dois avouer que c’est sans doute la partie la moins convaincante de l’ouvrage, bien qu’elle ne soit nullement dénuée d’intérêt. L’éloge de cette galanterie comme matrice des rapports sexués, qu’il s’agisse d’intersubjectivité(s) ou d’une atmosphère sociale, est certes bien menée, séduisante, mais demeure dans une dimension exclusivement esthétique et littéraire, sans que l’on sache vraiment où l’auteur veut en venir, ni ce que cela apporte concrètement au débat. Sans doute son intention est-il de se livrer à une défense de la galanterie comme un rapport hommes-femmes extrêmement différenciateur, assignant des rôles profondément genrés, sans pour autant véhiculer l’idée d’une domination masculine agressive. Et cela pour adresser un message subliminal à la nébuleuse féministe : à savoir que plutôt que de s’écharper sur les questions de genre, il s’agirait plutôt de regarder vers des espaces sociaux où la condition des femmes est véritablement menacée – à savoir, les banlieues françaises – et que cette misogynie érigée en vertu cardinale dans ces territoires a à voir avec une déliquescence, sinon à une absence totale de ce garde-fou moral, de ce cadre bénéfique qu’était la galanterie. Soit, mais enfin, on ne voit pas pourquoi ce combat, celui pour la fin du règne machiste dans les banlieues, ne pourrait pas se mener en même temps que celui contre les stéréotypes de genre, pourquoi ces deux causes seraient nécessairement antinomiques.

Finkielkraut conclut cette partie sur un élément particulièrement polémique du débat public de ces dernières années et qui a à voir avec son précédent propos (la laïcité et le rapport aux femmes dans la société) : l’interdiction du voile intégral. En prenant moult précautions, sachant dans quel guêpier il s’aventure potentiellement, il justifie cette interdiction du voile par le respect strict de la laïcité, certes, par souci d’égalité entre femmes et hommes, certes, mais surtout par ce droit, voire ce devoir, dont se saisit l’Etat français afin de défendre « un mode d’être, une forme de vie, un type de sociabilité, […] une identité commune ». Il postule qu’il existe une dichotomie partielle entre les sentiments qui nous traversent à la vue d’une femme intégralement voilée, que l’on soit à Kaboul ou à Paris : dans le premier cas, « on ne se sent pas chez soi et on est effectivement pas chez soi. [Une] sagesse nous dit qu’à l’étranger, notre sentiment d’étrangeté est la norme et nous met solennellement en garde contre toute guerre de civilisation » ; dans le second cas, « on ne sent plus chez soi ». C’est cette diversité des réactions, ou plutôt cette différence d’interprétation d’une même réaction épidermique, pourrait-on dire, qui est au fondement de l’identité culturelle propre à une communauté sociale, telle que la nation française, et dans une moindre mesure l’Europe. Alain Finkielkraut sait qu’il esquisse là une argumentation pouvant prêter à équivoque, que pointer ainsi un bout du nez « identitaire » peut donner lieu à une utilisation détournée de son propos, qui se rapprocherait alors de ceux d’un Richard Millet, affirmant ne plus se sentir en France lorsqu’il se trouve être un des seuls blancs dans un wagon de RER. Cet écueil, Finkielkraut en est conscient, il le prend en considération, ce qui l’incline à se demander : « Jusqu’où est-il possible, jusqu’où est-il licite de revendiquer et de mettre en avant, pour penser le vivre-ensemble, le concept d’identité commune ? ».

En cela réside tout l’enjeu de l’ouvrage de Finkielkraut, objectif qui s’apparente presque à une gageure : dans un contexte où toute affirmation « identitaire » est assimilée, pas nécessairement à tort, à un danger, à un rejet de l’Autre, à un repli sur soi raciste et exclusif, comment penser l’idée d’une « civilisation » française et européenne ? Comment concilier ce concept avec un refus indéniable du racisme ? Comment promouvoir l’idée d’une identité forte, bénéfique, élévatrice, sans tomber dans les affres de l’universalisme qui a conduit à la colonisation ou d’une forme de suprématisme ? Et enfin, comment réaffirmer l’identité nationale comme fondement d’une société s’acharne à la rejeter en bloc ? C’est ce numéro d’équilibriste qu’Alain Finkielkraut tente, et réussit plutôt, dans L’identité malheureuse.

 

 

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