Sur le divorce Polony – Caron

            Dans le microcosme télévisuel, il est une émission qui dure depuis plusieurs années, survivant aux changements de chroniqueurs vedettes (de Zemmour-Polac à Polony-Caron en passant par Zemmour-Naulleau et Polony-Pulvar). On peut critiquer On n’est pas couché (trop branché « divertissement », trop complaisant, pas assez profond) mais il faut lui reconnaître son caractère incontournable ; aucune autre émission ne réalise une telle audience, tout en proposant des interviews de personnalités politiques ou intellectuelles de premier plan, et ce sans tomber dans un « service de la soupe ». Cette exigence du débat contradictoire, on la doit aux chroniqueurs, justement, qui au-delà de leur non-qualification sur certains sujets (l’avis d’Éric Zemmour ou de Natacha Polony sur le dernier film de Patrice Leconte, on s’en tamponne un peu), de la caricature d’eux-mêmes que leur impose presque le numéro de duettistes orchestré par Laurent Ruquier, parviennent à vitaliser les discussions, à pousser les interviewés dans leurs retranchements et, reconnaissons-le, à offrir quelques beaux moments de télévisions à travers les désormais célèbres et nombreux clashs qui ont émaillé l’émission.

            Il y a quelques semaines, on a cependant appris qu’une nouvelle restructuration allait avoir lieu au sein de l’émission, déclenchée par l’arrêt de la participation de Natacha Polony. Pour des raisons personnelles, selon elle, même si les rumeurs n’ont pas tardé à germer autour d’une mésentente, d’une incompatibilité d’humeur désormais devenue intenable entre elle et Aymeric Caron. Fait inédit dans l’histoire d’une émission qui avait pourtant pour habitude de faire cohabiter deux personnalités fortes et diamétralement opposées sur le plan des idées. Pour faire court, il y a toujours eu le rôle du réac’ un peu grognon (Zemmour puis Polony) et celui du progressiste de gauche (Naulleau, Pulvar puis Caron, Polac était un peu à part). Mais cette asymétrie idéologique était toujours contrebalancée par une complicité apparente, parfois jusque dans la manière de mener les interviews, comme c’était le cas avec Zemmour et Naulleau, s’y mettant souvent à deux pour « allumer » un invité, ce qui les a logiquement conduits à lancer leur propre émission, en duo. Point de cela entre Natacha Polony et Aymeric entre lesquels l’animosité est palpable à chacun des débats un tant soit peu tendus qui animent l’émission. Jusqu’à une rupture, donc.

            Quel sens donner à cette rupture ? Reprenons ici l’une des thèses avancées par Bruno Roger-Petit, journaliste et taulier d’une chronique sur Le Plus, l’extension numérique du Nouvel Obs’, dans un article sobrement intitulé « Clash Polony/Caron dans « On n’est pas couché » : symbole d’une télé pourrie par les réacs ». Résumons : pour BRP, la signification de cette incompatibilité entre les deux chroniqueurs tient en une explication psychologique et idéologique : Aymeric Caron ne peut plus souffrir de débattre avec Natacha Polony, en raisons de la pensée réactionnaire, ouvertement droitière et de la malhonnêteté intellectuelle de cette dernière (je cite : « Polony assène mais ne discute pas. Jamais. Elle est ontologiquement dans le vrai. »). Pour BRP, « débattre avec Natacha Polony est un exercice compliqué pour un(e) républicain(e) digne de ce nom. » On appréciera la légitimité de l’auteur qui se permet de décerner des certificats de bons républicains, sans justification aucune, sans expliquer ce qu’il entend par « républicain », mais bon… Pour ma part, si je voulais avoir recours aux mêmes méthodes, et sans aller jusqu’à une comparaison suggérée entre qui est un républicain et qui ne l’est pas, je dirais que j’ai toujours entendu Natacha Polony défendre sans ambiguité la fonction émancipatrice de l’école, la souveraineté de la nation et l’indivisibilité du corps social permise par le respect de la laïcité et que tout cela me semble appartenir de droit à un corpus d’idées des plus républicaines, mais passons, BRP a sans doute mieux digéré Claude Nicolet que moi et a su l’appliquer avec plus de pertinence à nos deux chroniqueurs préférés.

            Disons le tout de suite avant d’affirmer notre propre vision des choses, cette position de BRP me semble relever du fantasme, ou, à tout le moins, d’une erreur de jugement et d’appréciation quant à la présence d’esprits réactionnaires dans le PAF. Il écrit ainsi qu’Aymeric Caron ne fait pas un métier facile car « [il] est confronté à ce terrible challenge qui consiste à cohabiter, chaque semaine, avec une personnalité emblématique de ces réactionnaires qui colonisent la télévision française depuis une dizaines d’années. » Rien que ça. Jetons ensuite un œil à ce qu’il appelle « ces réactionnaires » et composons avec lui cette liste : Natacha Polony, donc, Éric Zemmour, Éric Brunet, Elisabeth Lévy, allez, rajoutons Robert Ménard, et éventuellement des participants réguliers à des émissions, tels qu’Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol ou encore Yves Thréard. Liste non exhaustive, donc, mais signalons d’emblée l’amalgame grossier qui est fait ici, entre des personnalités ayant des divergences non négligeables sur certaines questions (au hasard le libéralisme chez Polony/Zemmour et chez Brunet) mais admettons qu’il soit relativement légitime de les mettre ensemble. Une autre chose frappe : n’y a-t-il pas une dichotomie flagrante entre le caractère assez limité de cette liste de noms et la « colonisation » dont s’effraie BRP ? En allant même jusqu’à 10 réactionnaires qui seraient perpétuellement invités sur les plateaux de télé, gageons qu’il est aisément possible de trouver 10, 15 fois plus de noms d’invités récurrents, de chroniqueurs appartenant à l’autre bord.

            Si BRP a cette impression que les chroniqueurs, invités, intellectuels progressistes, « réellement » républicains sont submergés par les forces de la réaction, c’est, à mon humble avis, que dans les cas précis dont il traite, les contradicteurs « républicains » qui leur font face ne sont tout simplement pas au niveau. Si Aymeric Caron se trouve en si grande difficulté face à Natacha Polony et qu’il en nourrit une rancœur, phénomène qui ne s’était pas produit du temps d’Audrey Pulvar, c’est parce que cette dernière, qui a assurément des défauts, était une journaliste intelligente, sûre de ses convictions, suffisamment pertinente et raisonnée pour soutenir un débat contradictoire, même face à quelqu’un d’un bord diamétralement opposé. Si on n’a jamais entendu Audrey Pulvar s’abaisser à des attaques un peu vaseuses, consistant à renvoyer l’autre dans l’antirépublicanisme, la réaction ou autres oripeaux largement connotées, mais bien commodes car ils permettent d’éviter le débat, c’est parce que sur le plan des idées, elle avait quelque chose à opposer à Natacha Polony, que sa vision des choses était tout autant soutenu par un argumentaire rationnel que celui de sa voisine, et c’est ce qui a permis à l’émission de Ruquier d’offrir, du temps de leur collaboration, des dialogues à trois tout à fait intéressants.

            C’est là que le bât blesse avec Aymeric Caron, et cela n’est absolument pas dû à la présence prétendument néfaste de Natacha Polony. Lors des face-à-face avec Alain Finkielkraut ou Jean-Pierre Chevènement, voire Jean-Luc Mélenchon (pas que des dangereux réactionnaires de la droite extrême, donc), ce qui m’avait frappé en premier lieu, ce n’était pas les interférences nocives de Natacha Polony dans le dialogue entre Aymeric Caron et l’invité, ou l’atmosphère nauséabonde que la journaliste instillait sur le plateau, mais bien l’incapacité du chroniqueur à débattre, à soutenir la discussion avec des invités de ce niveau. Les réactions épidermiques qui me venaient à l’écoute d’une objection de Caron à un long développement de Mélenchon ou de Chevènement étaient presque invariablement des soupirs condescendants, tant j’étais presque désolé de sa maladresse rhétorique, mais surtout de son absence de profondeur d’esprit. Et c’est ce même rapport de forces défavorable qui s’instaure entre lui et Natacha Polony, dont on peut penser ce que l’on veut, mais qui a l’avantage d’être une femme érudite, à la pensée claire et raisonnée et très capable de développer un argumentaire complexe. A l’inverse d’Aymeric Caron qui demeure souvent au stade de l’invective, de la petite phrase, du raisonnement à l’emporte-pièces et de l’argument superficiel. De cette dualité découle une véritable incommensurabilité, pour parler comme Thomas Kuhn, entre les deux compères d’ONPC. Partant de là, le seul argument que l’on pourrait avancer en faveur de l’argumentaire de BRP, c’est que les patrons de chaîne, ou plutôt les personnes qui composent les rôles de ces émissions sont effectivement largement orientées et que c’est sciemment qu’entre deux contradicteurs – l’un « républicain », l’autre « réactionnaire » – ils choisissent malicieusement un journaliste médiocre, sans véritable perspective idéologique pour le premier camp et une intellectuelle plutôt brillante et habile pour le second.

            Quelques remarques pêle-mêle pour conclure. BRP affirme qu’il est difficile de dialoguer avec Natacha Polony, on pourrait soutenir la même chose à propos de Caron, qui a une tendance assez fâcheuse, quand il se sent sur la brèche lors d’un débat, à couper la parole, à invectiver plus violemment encore et donc à « pourrir » la discussion ; et ce constat ne s’applique pas seulement à lui : certes un débat avec Éric Zemmour qui, lui aussi, a cette tendance à jouer les « roquets » incontrôlables, doit être éprouvant, mais il doit en être de même avec un Edwy Plenel, notamment, preuve que la capacité à agacer, indépendamment du contenu du débat, n’a pas de couleur politique particulière.

            Ensuite, parmi les griefs faits à la nébuleuse réactionnaire par BRP, ce dernier pointe – à juste titre – le manque de rigueur d’un Éric Zemmour, par exemple, qui reprend sans les vérifier, sans les croiser, des sources issus du site d’Alain Soral, pourvoyeur d’informations discutable, au bas mot. BRP doit sans doute suggérer qu’incidemment, les journalistes venant de l’autre camp tel qu’Aymeric Caron brillent par leur déontologie et leur honnêteté intellectuelle. Qu’on me permette de citer un passage. Aymeric Caron interpellait Frigide Barjot sur le fait qu’elle apportait son soutien à Nicolas Dupont-Aignan, lui demandant, en substance, si cela ne la dérangeait pas de soutenir quelqu’un qui « prendrait Marine Le Pen comme Premier Ministre ». Natacha Polony, dont on connaît les proximités avec le parti de Nicolas Dupont-Aignan (elle a déclaré avoir voté pour lui, son mari s’est exprimé lors d’un congrès de Debout la République) s’était alors esclaffé devant tant d’approximation, provoquant l’ire d’Aymeric Caron. Une preuve donc, de l’exaspération du bon républicain face aux saillies perfides de la dangereuse réactionnaire. Pourtant, on a bien là l’exemple-type de la confusion, voire du mensonge à des fins idéologiques et rhétoriques. D’ailleurs, à ce sujet, Caron ne doute absolument de rien car cette affaire a été maintes et maintes fois évoquée, rappelée à Nicolas Dupont-Aignan par divers journalistes qui s’en est expliqué à chaque fois. Rappelons les faits, lors d’une interview au Fig Mag, à une question portant sur le choix de son hypothétique Premier Ministre, Dupont-Aignan, maladroitement, il est vrai, s’était voulu rassembleur et avait affirmé pouvoir choisir Arnaud Montebourg, tout autant que Jean-Luc Mélenchon (si celui-ci rejoignait ses positions sur des questions telles que l’immigration) mais aussi Marine Le Pen, à la condition que celle-ci rompe avec le racisme latent du FN et la propension de son parti à créer la division. Manifestement, Aymeric Caron, qui a persisté et signé avec un aplomb assez remarquable s’il n’était désolant, n’a pas choisi de retenir ni les autres noms avancés par Dupont-Aignan, se concentrant sur Marine Le Pen, ni la condition, largement restrictive et presque utopique, qui était posée pour créer les possibilités d’un tel mariage. Voilà pour la déontologie et l’honnêteté intellectuelle que ce monsieur aurait à opposer à la doctrinale et sectaire Natacha Polony.

            Enfin, un mot de conclusion, pour signifier aux petits censeurs en herbe que sont Bruno Roger-Petit mais aussi, dans une moindre et plus intelligente mesure, Patrick Cohen que le problème est moins le profil des invités d’une émission, mais la capacité de leurs contradicteurs à débattre et à leur combattre dans le cadre d’un débat. J’excepte évidemment tous les cas de personnes qui tiendraient des propos relevant de l’élucubration (négationnistes) ou tombant sous le coup de la loi et de la morale élémentaire (antisémitisme), encore que face à des opposants mesurés, compétentes et efficaces, les failles de telle pensée n’en apparaîtraient-elles pas que plus béantes ? Je n’en suis pas sûr, ce n’est qu’une hypothèse. Je ferme la parenthèse, mais en effet, ce qui importe, dans la composition d’un plateau, c’est moins les rapports de force idéologiques, les pensées d’untel ou d’untel mais bien la capacité de l’ensemble des participants à « tenir » une discussion. Placer Éric Zemmour face à trois contradicteurs de talent ne me semblerait pas bénéfique pour la « cause réactionnaire » tant les défauts de sa pensée seraient rapidement mis en évidence et les alternatives « progressistes » à celle-ci défendues avec brio. Le problème chez Ruquier, encore une fois, c’est qu’au-delà de ses opinions qui sont tout autant réfutables que celles de Natacha Polony, Aymeric Caron ne fait tout simplement pas le poids.

            Cet article, déjà très long, s’achèvera ici, mais je vous renvoie à un autre article du journaliste que j’incrimine un peu vertement ici, qui me semble tout à fait intéressant puisqu’il rend responsable Natacha Polony (et d’autres) de la montée du FN en France. Il serait donc bien, une fois pour toutes, qu’on explique pourquoi une intellectuelle, certes un peu réactionnaire (mais enfin, pris seul, ce terme n’a rien d’infâmant, il faut le développer), pas franchement féministe, qui tient des positions strictes et fermes sur la laïcité, traditionnelles sur l’éducation et à rebours de l’idéologie au pouvoir à Bruxelles et Strasbourg sur la question européenne, mais qui, à ma connaissance (hormis un tweet un peu maladroit pendant l’affaire Leonarda, et encore…) n’a jamais fait montre d’aucune dérive qui justifierait de la classer aux côtés de personnages tels qu’Alain Soral, comme le fait subrepticement BRP dans ce deuxième article. Même sous l’Inquisition, un procès en sorcellerie se fendait, au moins pour les apparences, d’un procès avec quelques arguments se voulant solides et d’une certaine rationalité.

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