La morale des objets. Le prix de la liberté. (1)

Avant toute chose, petite dédicace à Eul Dave qui se reconnaîtra.

Ce que je propose ici est une tentative de navigation entre Latour et Laugier. Allons-y Alonzo :

Toute valeur a des conditions d’exercice. Même, toute valeur pour se déployer se doit de constituer son envers matériel qu’elle constitue autant qu’elle contrarie. Cela ne signifie pas que la valeur est hypocrite ou anodine, cela signifie que l’on ne peut pas exiger des valeurs sans les ancrer dans ce qu’elles mettent de côté. Cela permet de poser la question du prix de la liberté. Quelles sont les conditions, quels sont les asservissements et les contrats qui reçoivent ma servitude comme prix de ma liberté ? Est-ce que lorsque nous aurons répondu à cette question nous devrons nécessairement en conclure à une sorte de conservation de la liberté et de la servitude et devrons-nous, de façon fataliste, constater l’éternité de l’inégalité de répartition de la liberté et de la servitude ? La question est assez claire lorsque je consomme et que cette consommation dépend du travail peu rémunérateur de lointains producteurs. Mais qu’en est-il lorsque l’on parle d’individualisme ou de liberté ? Qu’est-ce que change l’introduction d’un nouveau droit dans l’économie des rapports de pouvoir dans une société ? Doit-on forcément asservir de nouveaux agents lorsque nous gagnons une liberté ? Et la question corollaire : ces agents peuvent-ils être des objets ? Peut-on transférer la morale dans les objets ?

Je vais d’abord opérer un petit détour : qu’est-ce que le pouvoir ? Max Weber, dans une formule assez connue le défini comme « toute chance de faire triompher, au sein d’une relation sociale, sa propre volonté, même contre des résistances ; peu importe sur quoi repose cette chance ». Ainsi rendre service peut constituer une manière d’avoir du pouvoir ; l’individu concerné peut, selon le cas, devoir nous rendre notre service, il peut se sentir obligé, donc de faire triompher notre volonté. Nous acquérons du pouvoir en nous rendant utile. Simple réflexion qui nous permet d’envisager les mécanismes réticulaires dans les classes sociales les plus favorisées sans que l’on soupçonne de cynisme ou de calcul permanent (le grand défaut de House of Cards US). Le pouvoir n’est donc pas forcément une question de domination, mais il implique éminemment des questions de reconnaissance socialement valides : l’épouse qui ferait la lessive de manière « automatique » n’a pas de pouvoir supplémentaire, son travail est invisible car son travail, quoi qu’essentiel et nécessaire n’est pas perçu comme service, il est donc socialement nul. À l’inverse, une grande bourgeoise (pour reprendre les réflexions de M. Pinçon Charlot et de son époux) qui organise un rallye est au cœur des stratégies de pouvoir parce que sa volonté, qui est une volonté de caste ou de dynastie, s’impose par le truchement des milles et uns détails, apparemment sans importance mais en fait de premier plan, qui font advenir le futur prévu. La grande bourgeoise a un réel pouvoir, bien au-delà des tâches ménagères, sans valeurs. Ces réflexions impliquent que le pouvoir peut passer par tout un réseau de canaux divers et invisibles, très loin de la domination franche et massive que l’on peut parfois entrevoir dans les discours. Une telle vision du pouvoir nous laisse entrevoir des méthodes d’empowerment (de puissanciation?) extrêmement diverses, non pas seulement le don de moyens mais aussi la valorisation de tâches invisibles dont la valeur apparaîtra alors clairement. Ce qui est invisible (pas ce qui est dissimulé) est sans valeur. Mais cela veut aussi dire que le pouvoir n’est pas maléfique et que désirer le pouvoir, ce n’est pas nécessairement désirer une emprise comme ces méchants qui peuplent les romans. On dira qu’on fait exploser l’extension du concept de pouvoir : c’est très exactement le but qui est recherché. Si l’on se contente de voir le pouvoir comme une simple relation verticale entre supérieurs et inférieurs, on ne comprend rien aux mécanismes très complexes qui peuvent animer des cercles ou des institutions.

Dans le même ordre d’idée, les objets peuvent très bien servir à nous donner du pouvoir, cela signifie que le pouvoir n’est pas nécessairement une question de pure relation sociale ou plutôt que la relation sociale se construit en référence à un système, un réseau, de significations mises sur des objets, des discours, des représentants de discours. Ainsi je reconnais le docteur à sa blouse et son badge, à son vocabulaire et à l’idée que j’ai des compétences qu’il faut pour obtenir le diplôme qui consacre son rang. De ce fait, cet homme a du pouvoir sur moi en ce qu’il a de bonnes chances de réussir à me faire prendre certains médicaments. Cela n’a bien sûr rien à voir avec un charisme naturel et inné. Même si par ailleurs, il peut être charismatique (et cela peut lui donner du pouvoir). C’est pourquoi Bourdieu pouvait parler de capital : car il s’agit bien de ressources que l’on peut mobiliser dans certains contextes : chaque domaine a sa propre monnaie, bien qu’il existe un change qui permet que l’on peut parfois passer du sport à la politique, de la politique aux affaires et ainsi de suite.

A partir de là, on peut suggérer plusieurs manières de pratiquer « l’empowerment » : le pouvoir n’est pas qu’une question de volonté sur soi ou sur les autres, cette volonté puissante est même plutôt un effet qu’une condition. La volonté est en quelque sorte ce qui vient en dernier : il faut avoir les moyens de sa volonté pour que la volonté surgisse, sinon la volonté n’est qu’un vœu pieux. C’est donc que la volonté s’étend par l’intermédiaire d’un système d’objets et de discours, de réseaux donc qui viennent suppléer à notre faible volonté. Dans ces conditions, qu’est-ce qu’un droit nouveau ? c’est seulement une potentialité. Et cette potentialité est une question de moyens. On comprend alors mieux pourquoi un sociologue comme Robert Castel peut parler d’individualisme négatif ou positif. L’individualisme est une potentialité, mais pour qu’elle soit actualisée dans son versant positif, encore faut-il avoir les moyens de se comporter comme un atome. Paradoxalement c’est parce que l’individu dépend d’un immense réseau qui prennent en charge tout ce qui ne relève pas de sa liberté qu’il est capable d’être parfaitement libre. La bonne méthode n’est donc pas du tout de stigmatiser notre époque et son individualisme atomiste forcené, c’est une mauvaise critique. La bonne critique est de comprendre les réseaux ou les dépendances qu’il nous faut tisser pour s’affranchir de la matérialité. On fera donc référence à Rousseau (Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les hommes), mais dans tout son propos concernant la technique : l’homme sans technique est plus fort que l’homme avec technique lorsqu’ils sont tous les deux nus, en revanche l’homme avec artifice est bien plus fort que l’homme sans artifice. Toute la rouerie de l’époque est de rendre invisible ces artifices, c’est un travail de prestidigitateur. Les ficelles étant cachées, l’on peut parler d’égalité. Mais la loi et la réflexion ne doivent pas être dupes, pour que cela fonctionne, il faut des ficelles. C’est ainsi que l’on peut comprendre qu’il y ait un individualisme négatif et un individualisme positif. Il n’y a pas de volonté pure et il faut prolonger sa volonté par des objets techniques et des réseaux pour être réellement libre. En un sens, la liberté c’est bien faire ce que l’on veut, mais cela ne veut pas dire faire ce que l’on veut soi-même.

Ainsi, que se passe-t-il lorsque les conditions nécessaires à la liberté s’évanouissent ? Et bien reste l’injonction à la liberté mais sans que les moyens de celle-ci n’existent. C’est pourquoi la loi ne suffit pas à elle-seule, elle doit se donner les moyens matériels de son application. Cela signifie qu’elle doit prendre en compte la façon dont elle va se déployer dans le concret des situations particulières et locales, donc dans la ténuité ou au contraire la densité des réseaux.

[Comme j’ai un filon, là, il y aura sans doute une suite]

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s