La morale des objets. (2)

« What’s freedom for the pike is death for the minnow » – R. H. Tawney

Je continue dans mon petit détour mais pour revenir insensiblement au sujet de départ. J’aimerais discuter une idée que l’on trouve chez Bruno Latour – ce saint homme – notamment dans la Clef de Berlin. Notre sociologue se demande à un moment comment faire pour que les distraits clients n’oublient pas de rendre leur clef de chambre à l’hôtelier qui les en remercie par avance ? Il y a plusieurs façons de faire non exclusives :

  • – Ou on leur donne une consigne en début de séjour ;
  • – Ou on placarde un écriteau sur le comptoir de l’accueil ;
  • – Ou on le mentionne sur la facture finale ;
  • – Ou le réceptionniste le demande au moment du départ des clients ;

– Ou bien, et c’est la solution qui m’intéresse, on suspend à l’objet ferrugineux un lourd porte-clef où l’on indique innocemment un numéro de chambre pour justifier son caractère encombrant, lourd et belliqueux à l’égard de la forme de vos poches. Le manque total de miséricorde de l’objet vous conduira à vous en débarrasser dès lors que sa nécessité ne sera plus avérée, et le plus vite possible s’il-vous-plaît.

Ainsi, des processus très différents peuvent être mis en œuvre pour encourager des comportements. Ces comportements peuvent d’ailleurs être tout à fait civiques et moraux. Dès lors que compter sur la bonne volonté d’autrui est hasardeux, il peut être utile, si la conduite à laquelle conduirait la bonne volonté nous importe particulièrement, de mettre en place des dispositifs techniques qui suppléent à la bonne volonté. Prenons le fameux exemple de la route bien droite et dégagée : bien mal en prendra au panneau « 50 » qui se verra snobé plus souvent qu’à son tour par des conducteurs qui n’en ont cure. Je précise immédiatement que je ne prétends pas juger la moralité de tels conducteurs, il est tout à fait possible qu’ils aient d’excellentes raisons pour rouler à 60, 70, voire davantage : il faut compter sur la perception par l’acteur de la situation dans laquelle il se trouve et il peut probablement considérer que sa conduite n’est pas dangereuse et que d’ailleurs il n’y a personne en face. Même en laissant de côté les considérations alcooliques, la situation est plus que courante et il n’y a pas lieu de s’insurger contre la moralité défaillante de nos contemporains : je suppose que des tas de braves gens ont traversé au rouge (au moins à pied) lorsque aucune voiture n’arrivait ni à droite ni à gauche. Si on comprend les feux tricolores (et d’autres dispositifs) comme des moyens de garantir la sécurité, des outils et non pas des fins, alors il est envisageable que, leur usage étant parfaitement mécanique et arbitraire, l’humain reprenne ses droits lorsque la situation le permet, quoique la loi ne soit pas du côté de l’humain en question – ce qui permet au passage de remarquer, au moins sur cet exemple, que la loi ne s’applique pas en bloc sans modification, il y a aussi des individus qui doivent l’appliquer. Bien entendu, les processus sont différents quand il s’agit d’un humain au volant d’une voiture de plusieurs centaines de kilos dont la réactivité est moindre et dont le champ d’action immédiat dépasse éventuellement largement les simples perceptions présentes de la situation par l’humain qui la conduit. En somme lorsqu’il s’agit de tourner à un carrefour où la visibilité est réduite, on aura moins tendance à brûler un feu, en revanche quand la route sera bien droite et bien dégagée, on s’autorisera des dépassements de la limite autorisée.

Tout cela n’est pas d’une folle originalité, j’en conviens, mais je préfère être explicite sur ce dont je prétends parler : malgré le titre de cet article, la moralité n’est pas un sujet que je trouve passionnant s’il ne s’agit que d’injonctions. Sous certaines conditions donc, les objets pourront soutenir ou remplacer la bonne volonté des individus. Le radar automatique est un de ces objets : il ne vaut sans doute pas la peine de risquer une amende coûteuse pour gagner quelques secondes sur cette route bien droite, on pourrait se rattraper sur la suivante. Mais le dos d’âne est aussi un excellent investissement puisque, sous peine de détruire son véhicule, il vous force à ralentir, demande peu d’entretien, est impossible à contourner et ainsi de suite. J’espère assez bien montrer que l’objet est un adjuvant du pouvoir et qu’il est vain d’en appeler à la morale ou à la responsabilité, simplement parce que les individus ont autre chose à faire que de se conformer à des injonctions, sauf s’ils ont de bonnes raisons pour s’y conformer. Pour que ces injonctions soient suivies d’effets, si la propension à agir de manière « vertueuse » des individus n’est pas suffisante, il est nécessaire qu’existent des dispositifs précis qui conduisent la volonté derrière l’injonction jusqu’à l’action de l’agent. Conséquemment, pour qu’un dispositif fonctionne, et parce que les individus ne sont pas des machines, il faut qu’il soit finement adapté aux intentions et aux qualités des acteurs présents. Dans le cas de la liberté, on touche là un point crucial : ce n’est pas parce que vous décréterez telle ou telle mesure qu’elle s’appliquera uniformément sans adaptation et sans lutte. Autant dire que la liberté que vous obtiendrez sera directement fonction des adaptations locales de la règle générale. Ainsi, le mouvement des droits civiques a certes aboutit dans la loi à la fin de la ségrégation mais pour autant elle n’a pas disparu, quoique ses formes les plus évidentes se soient évanouie. Bien entendu, il est des lois qui sont directement efficaces, mais pour cela il faut certaines conditions : la peine de mort a été aboli en 1981 effectivement parce que les moyens d’appliquer cette loi (correspondant à un choix axiologique) étaient dans la main du législateur pour ainsi dire.

Malheureusement on oublie trop souvent qu’il y a la règle et l’application de la règle. On ne peut donc, en matière de loi, se contenter de déclarations de principes ou attendre sagement que les résultats de la loi se fassent sentir mécaniquement. Tout ce qui est mécanique dans l’application de la loi l’est dans la mesure seulement où le trajet du texte de loi à la réalité a été rendu le plus lisse possible par un constant travail de traduction et de préparation. Il n’y a donc pas de volonté politique qui ne passe par des extensions objectives. Si le roi veut la paix dans son royaume, il a besoin d’intermédiaire et ces intermédiaires sont humains ou pas : la prison vient se substituer en partie à des humains, mais elle a besoin de surveillants, humains, eux. C’est parce que la loi doit prendre en compte les humains et leurs réactions qu’elle ne peut se passer d’objets qui viennent stabiliser les comportement : le dos d’âne en agglomération est l’objet rêvé pour faire ralentir. La volonté politique n’est en cela pas très différente de n’importe quelle volonté : pour qu’elle triomphe, elle doit augmenter ses chances de se voir réalisées, et augmenter ses chances, cela passe par augmenter le réseau d’objets et d’humains qui circulent et assurent la transmission de la volonté. Or la morale n’est jamais traitée de la sorte : on considère toujours qu’il « suffirait de… » pour que telle ou telle chose fonctionne. Comme si le simple bon sens suffisait aux individus pour agir, bon sens qu’ils auraient, au mieux, momentanément perdus ; mais on oublie de se demander si ces individus n’ont pas de très bonnes raisons d’agir comme ils le font.

La différence entre la loi morale et la loi physique c’est que l’on aimerait beaucoup s’affranchir de la deuxième mais qu’on ne le peut pas et qu’on aimerait beaucoup obliger chacun à la première mais qu’on ne peut guère. Le paradoxe de la morale est qu’il faut la traiter en termes non moraux, il faut lui faire emprunter des voies plus sûres pour que les prescriptions morales aient une chance de succès. De là deux types de questionnement : d’une part à quelle condition une injonction morale générale a-t-elle des chances de succès ? Il faudra revenir sur la différence que je fais entre d’une part le concept idéel (de liberté, d’égalité, de justice…) et le concept réel. Mais une autre question m’intéresse particulièrement, et donc d’autre part n’est-il pas possible de renverser le problème et de se demander si les objets n’autorisent pas à leur tour de nouvelles entreprises morales ?

Tout ceci constituera le troisième article, peut-être le dernier. Pour donner l’eau à la bouche tout à fait, ce sera un article qui s’arrêtera sur le consentement…

PS : je crois que c’est article est particulièrement touffu et mal écrit. Je suis ouvert à toute suggestion. Mais je vais surtout me relire, en fait.

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