People’s lair : populaire, populisme… sur l’idée que cela pourrait être « pour votre bien »

Pour le retour après de longs mois d’absence, un article sur le peuple. Je suis assez inspiré des grands théoriciens politiques anglais du XVIIe. J’aurais encore beaucoup à dire mais comme j’ai trouvé l’élan pour écrire, je me dis qu’il ne faut pas retarder trop la publication, sous peine de ne jamais « publier ». Je vous livre donc la réflexion à ce point et j’écrirais peut-être autre chose quand le vague de mes idées ce sera assemblé en quelque chose de cohérent.

Si on prend le peuple comme une multitude, il est douteux qu’il puisse avancer d’un bloc, dans une même direction, or, du moins jusqu’à un certain point, la vie en société requiert des règles communes voire des objectifs communs. C’est pourquoi l’une des grandes affaires de la théorie politique a été de justifier la subsomption du multiple sous l’un en transformant les volontés particulières en volonté générale : c’est même toute l’histoire du contrat social. Nous savons que les volontés particulières peuvent s’opposer et qu’il est parfois impossible de simplement laisser chacun suivre sa propre volonté : si je veux une autoroute à cet endroit et que cet endroit se trouve être le terrain de quelqu’un, pas sûr que l’on puisse s’entendre, même à coup de gros chèques (par exemple parce que l’autoroute va passer sur la tombe d’un aïeul vénéré). Il faut donc trouver une façon de résoudre ces conflits insolubles.

Il me semble que l’un des problèmes majeurs de la politique est de savoir comment organiser la vie commune alors que chacun a ses propres désirs, affections, volontés. Chez Locke, dans le Second Traité du Gouvernement Civil, la subsomption du multiple sous l’un se fait en deux temps : d’abord la multitude passe un contrat pour s’instituer en une communauté politique puis un autre pour mettre en place des institutions. Il n’est en effet pas souhaitable, voire pas possible, que la communauté politique (le peuple ?) s’occupe du gouvernement, il délègue donc sa souveraineté à des représentants qui ont en charge de garantir la vie, la propriété et la liberté. Le chapitre 19 étudie le droit de se révolter et rappelle qu’il ne saurait être question pour le peuple de signer un blanc seing à ses représentants. Dès lors que ceux-ci menacent la vie, la propriété ou la liberté du peuple, le gouvernement devient illégitime et peut être renversé. Cela implique que le juge en dernier ressort, le détenteur des valeurs est la multitude qui trouve un moyen d’exprimer sa volonté générale. Ainsi, si c’est bien le gouvernement qui décide ce qui est juste ou injuste, bien ou mal, il ne le fait qu’en fonction de valeurs qu’il ne forge pas, et c’est toujours le peuple qui est l’interprète ultime des valeurs que d’ailleurs il se donne. En somme, les valeurs sont l’objet d’une discussion qui n’appartient pas au gouvernement, mais elles ne sont pas pour autant transcendantes. Or, c’est leur caractère immanent qui rend le peuple légitime. Il n’y a pas de cercle pour autant : c’est le peuple qui rend légitime une loi parce qu’il décide si elle correspond à la valeur qu’il s’est choisi ; ce n’est pas la loi qui légitime le peuple, c’est le fait que la loi soit immanente qui autorise le peuple à être légitime.

Historiquement, on a tranché en faveur de la démocratie représentative, mais elle pose plusieurs problèmes : le gouvernant que l’on élit est dépositaire de la volonté générale, c’est-à-dire qu’il ne doit pas agir en tant que personne privée avec ses intérêts propres mais en tant qu’individu qui recherche le bien commun. Fossé donc, entre la personne individuelle et la mission qui lui est confiée. Cela implique que celui qui gouverne est un serviteur, il est au service de l’intérêt général, même si cela devait lui coûter personnellement, c’est donc le devoir qui doit le guider. Mais au nom de quoi fait-il cela ? Est-ce que ce qui l’autorise à faire ça, c’est qu’il a été élu ? De quoi l’élection est-elle le signe ? S’il a été élu c’est que le peuple a choisi de transférer sa volonté générale dans une personne physique qui devient l’incarnation du peuple. Une solution, celle de Hobbes, serait de rendre impossible, en droit, la différence entre la volonté des individus et la volonté du gouvernant. Puisque l’on a transféré sa volonté, on ne peut pas vouloir autre chose que ce que veut le gouvernant. Il y a un seul cas où l’individu redevient un atome contre le Léviathan, et ce cas c’est celui où le Léviathan menace sa vie, dans ce cas il y a entre les deux parties un état de guerre car, par droit naturel, on peut faire tout ce qui est nécessaire pour conserver sa sécurité : « le fait que chacun ait la liberté totale d’utiliser sa puissance par n’importe quel moyen afin de se préserver lui-même et de préserver sa propre vie. ». Et l’on voit que ce qui fait obstacle à la toute puissance du Léviathan c’est sa composition anthropologique : il est un dieu mortel, un assemblage d’homme ; à chaque fois donc qu’il menace la vie d’un homme, il se met en guerre contre lui et se sépare d’une partie de sa substance. Cet homme en grand peut relativement aisément se passer d’une partie atomique de son corps de la même façon que chacun d’entre nous peut perdre un ongle ou un cheveu sans dommage. Mais dès lors que la partie du corps devient trop grande, risque de se façonner et de se composer un autre corps en face de lui, libre en effet aux individus de conclure à nouveau un pacte pour créer un État qui luttera contre l’ancien, en vue de la paix et de la sécurité de ses membres.

Il y a donc un lien organique entre les gouvernants et le peuple, les premiers forment en quelque sorte le centre moteur du corps politique. Mais ce centre moteur n’est qu’un centre de décision, pas de réflexion. D’une part il n’y a aucune prééminence intellectuelle ou cognitive de la part des gouvernants, il est tout à fait possible que des membres de la société aient une intelligence plus grande ; d’autre part il n’y a aucune supériorité de ces gouvernants. Ils ont été choisis (élus) en vertu de qualités qui convenaient aux électeurs, rien n’indique que ces qualités soient celles d’intelligence, et rien n’indique qu’on devrait choisir cette qualité parmi toutes – le courage, l’humanité ou le charisme peuvent être des critères. Cela signifie qu’on ne peut hiérarchiser a priori ce qui convient aux électeurs ; on ne peut pas non plus faire de la qualité primordiale de certains la qualité primordiale de tous, c’est à cette condition que le gouvernement agit de part la volonté générale et non pas en vertu des habitudes des classes les plus proches du pouvoir. C’est pourquoi on ne peut attacher à une fonction des qualités particulières. Il faut que la « tête » de l’État (en tant que fonction qui est remplie par un individu) soit la plus neutre possible afin de pouvoir remplir adéquatement toutes les missions que le peuple lui confiera. En somme, le gouvernement a une mission de coordination des forces qui passent et se drainent dans le corps politique, il est littéralement le dépositaire de la volonté générale. Il est premier parmi ses pairs mais seulement en vertu de son incarnation. Dès lors qu’il cesse d’incarner le peuple, il doit être impitoyablement démis de ses fonctions.

La politique n’est donc pas du tout une question de fait, de la même façon qu’un individu ne fait jamais ce qu’il fait qu’en fonction de ce qu’il croit être correct et ainsi en va-t-il de celui qui fait une erreur, il ne la commet, sauf cas particulier, que parce qu’il pensait que ce qu’il faisait était la bonne chose à faire. Mais, nous dira-t-on, il est des hommes plus avisés que d’autres et donc des peuples plus avisés que d’autres. À ceux-là il faut répondre que si l’on se pense plus avisé que les autres, il n’y a qu’une chose à faire : c’est convaincre les autres du bien fondé de son point de vue. Le vocabulaire de l’erreur ne sied donc pas à la politique, si le peuple se trompe ainsi soit-il, mais seul le consentement peut asseoir la légitimité : on peut consentir à souffrir et même à souffrir beaucoup, mais on ne doit pas souffrir contre son gré. Si le peuple dit que c’est trop, alors c’est trop, peu importe que ceux qui sont plus à l’abri puissent dire que c’est trop peu. Le peuple n’est pas une partie de la population, le peuple est la population toute entière qui délibère avec elle-même ce qu’elle peut supporter et quelle direction elle veut prendre, en fonction des données qu’elle possède. Le politique n’est pas le lieu de la science, il est le lieu de la volonté collective d’avancer ensemble. Il n’y a donc aucun gouvernement des experts qui tienne. L’expert n’est pas à sa place dans le gouvernement. L’expert n’a pas à décider si le peuple a raison ou non, l’expert est entièrement subordonné aux fins que se donne le peuple, c’est-à-dire que chaque moment de sa décision est révocable en ce que son pouvoir – capacité de faire faire – est immense. Personne ne peut contraindre le peuple, quel que soit sa prétendue capacité supérieure ; si l’expert veut faire faire quelque chose, et énoncé ainsi on se rend compte de la responsabilité qui doit peser sur ses épaules, il ne peut le faire qu’avec le consentement du peuple.

L’homme politique ne peut pas davantage se cacher derrière l’idée de « mal nécessaire ». Tout individu est capable de se faire du mal pour un bien plus grand (entraînement physique pour un sportif par exemple), mais si le gouvernement se met en tête de faire du mal au peuple contre sa volonté, alors le gouvernement s’exclue de sa mission et se met dans une position d’illégitimité en ce que sa volonté devient une volonté extérieure à celle de la volonté générale, la tête de l’État est remplie par une volonté qui n’est pas celle qui émane du corps politique. Qu’il croie ou qu’il croie savoir agir pour le bien commun n’excuse en rien une telle décision. Qu’on ne nous dise pas qu’il y a des choses que le peuple ne peut pas consentir : et pourtant toi, tu prétends que tu peux décider d’un remède dont le mal ne t’affectera pas ? Si le peuple est majeur, c’est-à-dire si c’est une personne à part entière, alors il n’y a aucune raison pour le contraindre. Un tel gouvernement doit être renversé car il est illégitime, il détruit le principe même du contrat social. Cela implique que le droit de gouverner naît de la légitimité populaire qui le fonde ; en dehors de cette légitimité, ce droit disparaît. Il importe donc de les lier l’un et l’autre et d’obliger le gouvernement à servir le peuple dont il est issu.

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