Sur le sens d’une métaphore

J’aimerais examiner la métaphore que j’ai utilisée dans l’avant-dernier article (https://adroiteetagauche.wordpress.com/2014/10/28/peoples-lair-populaire-populisme-sur-lidee-que-cela-pourrait-etre-pour-votre-bien/). Je définis le peuple comme une totalité organique, c’est-à-dire que je suis partisan d’une certaine forme de holisme politique où le tout est plus que la somme des parties.

Cela signifie que les prédicats que j’attribue au peuple ne sont pas des prédicats distributifs mais des prédicats collectifs, ils doivent s’attribuer au peuple pris comme totalité et non pas comme une somme d’acteurs individuels. Ainsi, lorsque je dis que le peuple a telle ou telle propriété, cette propriété ne se distribue pas à chacun de ses membres mais concerne le peuple dans son ensemble. C’est la magie de la subsomption du multiple sous l’un. Ceci étant, le peuple est bien un collectif et non pas un ensemble, c’est-à-dire une collection abstraite, le peuple est donc bien une réalité réalisée à chaque fois qu’une communauté politique atomistique se réunit autour d’une même question qui fonde à ce moment son unité et sa totalité, car on ne demande pas à chacun d’agir mais on prend la décision en fonction des avis de chacun qui, une fois agrégés, produise une volonté générale. Tout se passe comme s’il y avait une délibération « à l’intérieur » d’un esprit, délibération qui prend en compte les hésitations et les doutes qui se présentent. Ainsi, la force du « oui » ou du « non » à la fin de la consultation électorale reflète la puissance de l’adhésion à une action future. Cela implique, également, qu’il faut absolument prendre en compte l’intérêt pour une question : une abstention forte signifiant que les motivations pour donner une réponse – c’est-à-dire, aussi, prendre la peine de se renseigner pour répondre convenablement – à telle question n’était pas assez forte. Il faut donc prendre toute la mesure de l’abstention en la considérant comme un acte politique, non pas en la considérant au niveau individuel comme une revendication politique de toute façon indéchiffrable, mais en prenant l’abstention dans sa globalité comme le signe d’une absence de position sur une question, mais s’abstenir d’agir c’est encore choisir. En somme, l’abstention devrait être le signe que la question n’a pas d’intérêt pour le peuple pris dans sa globalité. On ne peut donc comptabiliser les réponses à la question électorale posée qu’en prenant en compte l’abstention. En somme, à chaque fois que l’on demande une majorité, il faudrait qu’elle soit calculée en fonction de l’entièreté du peuple et pas seulement en fonction des suffrages exprimés. Si en effet le problème démocratique actuel a pour symptôme une abstention élevée alors il faut prendre au sérieux cette abstention et la comptabiliser en tant qu’une absence de réponse est tout autant une réponse. Après tout, le haussement d’épaule d’un sondé est tout autant une attitude que sa réponse à un sondage. Ici, c’est en tant que le peuple est consulté qu’il faut prendre en compte son intérêt pour la question : l’abstention doit donc en être le signe et en tant que tel toute majorité ne peut se faire que sur la base de l’ensemble des inscrits sur les listes électorales, voire, peut-être, l’ensemble du corps électoral (puisque existe également le phénomène de non-inscription sur les listes susnommées). Le peuple est alors un peuple qui plébiscite : si la question ne soulève pas suffisamment d’enthousiasme, c’est qu’elle n’avait pas d’intérêt. Cela donne une prime au « non » lors d’un référendum, mais lors d’une élection nationale cela oblige les candidats à s’adresser à l’ensemble du corps électoral, sans quoi leur élection même ne sera pas possible : quelqu’un qui obtiendrait uniquement 51% des suffrages ne serait probablement pas élu pour la raison qu’il y a une part d’abstention. Devant convaincre 50% + 1 voix des électeurs potentiels, l’adhésion au projet doit concerner le peuple dans son ensemble, et pas seulement la partie concernée du peuple. Si l’on reprend l’idée que le peuple est une personne, on peut se dire qu’un individu qui n’a pas suffisamment de raisons d’agir n’agira probablement pas. L’individu dans sa vie courante ne saute pas sur la moindre stimulation présentée par le premier amuseur venu : il n’y a aucune raison pour que le peuple soit sommé de répondre à une question pour laquelle il ne se sent pas concerné.

Ceci étant dit, ce holisme politique ne va pas sans poser problème dans la mesure où ce peuple est tout de même composé. Ainsi, dans quelle mesure un individu peut-il être le représentant du peuple puisque précisément il ne présente pas les caractéristiques que l’on attribut au peuple, du fait même de la prédication non-distributive que j’ai employé ? Comme je l’ai dit, on ne peut être représentant, c’est-à-dire « remplir » le rôle de « centre moteur » que si notre volonté individuelle disparaît au profit de la volonté générale. Gouverner c’est donc s’oublier. Il y a un hiatus entre la volonté individuelle et la volonté générale, cela signifie que dès lors que la volonté individuelle (ou de corps, pour reprendre les distinctions que fait Rousseau dans le Contrat Social) prend le dessus, la volonté générale est oubliée et l’État puisque l’État est l’instrument du peuple est contrôlé par une âme étrangère. Voilà donc le statut du peuple : il est non pas un corps politique mais l’âme de ce corps et en tant qu’âme il est l’entéléchie du corps (De l’Âme, II, 1,1) l’État est donc bien, comme le disait Hobbes, une mécanique, et je ne lui donne pas tort de ce point de vue. Mais ce qui meut l’État c’est bien son peuple et c’est le seul principe qui peut fonder le mouvement d’une si colossale entité car en effet le risque est trop grand que la volonté individuelle ne se serve des formidables moyens à sa disposition pour son propre compte : la particularité de cette âme placée à la « tête » (en fait, au centre moteur) étant qu’elle peut de proche en proche mouvoir le corps du gouvernant qui à son tour fera se mouvoir le grand corps qu’est l’État. Mais la volonté de ce grand corps ne peut donc résider qu’en le peuple et non pas en le gouvernant. C’est le plus grand crime que d’imposer sa volonté propre et particulière à l’État, car il s’agit alors d’imposer sa volonté aux autres sa propre volonté d’humain en utilisant une puissance surhumaine, c’est pourquoi encore Hobbes prétendait que la seule forme possible de l’action de l’État c’était celle de la loi. L’État est une machine et c’est pourquoi il doit devenir une machine avec des règles de fonctionnement extrêmement claires. Si l’on résume : ce n’est pas la « tête de l’État » qui décide en tant que fonction, c’est elle qui offre la position par laquelle le gouvernant peut transmettre au corps tout entier ses décisions, la tête de l’État est donc un centre moteur et pas décisionnel, c’est bien le peuple qui décide car il est au principe de ce corps gigantesque. Ceci est d’une grande importance parce que ce n’est pas la place dans le corps qui fait l’autorité, c’est la fonction, ou plus exactement le peuple lui-même. Lorsque le peuple délègue sa volonté générale, il ne la délègue pas à une position de pouvoir qui peut être indifféremment remplie mais à une personne qui est responsable de ses manquements et d’autant plus responsable que le pouvoir dont elle dispose est immense. Il faut donc distinguer à ce point la fonction qui n’est rien de plus que la place dans un organigramme ou, métaphoriquement, l’organe, de la personne qui la remplit et qui n’est en fait que le lien entre la volonté générale et son instrument gigantesque. Il en va de même pour toutes les autres fonctions de l’État : la fonction dépasse la personne qui l’occupe, et si bien sûr elle dispose d’une liberté et d’une marge d’action par rapport à des règles, ces règles sont toutefois la garantie que l’instrument ne se retournera pas contre le peuple. Ces principes sont biens connus et de nombreux travaux montrent comment de la règle à l’obéissance il y a un décalage qui s’introduit, décalage nécessaire au fonctionnement de l’ensemble, mais il n’en reste pas moins qu’à chaque fois que l’État envoie son représentant, ce représentant n’est pas un individu particulier mais incarne l’État donc représente le peuple tout entier, il n’a donc autorité qu’en vertu de cette légitimité populaire et s’il abuse de sa place pour satisfaire des intérêts privés, il doit être chassé. Les fonctionnaires sont ainsi les serviteurs de l’État. Je ne m’étendrai pas sur ce point, d’une non-originalité incroyable, mais cette mise au point peut éventuellement nous servir à éclairer l’épisode du barrage du Testet. Je referme donc la parenthèse.

Le peuple est l’âme de l’État mais l’État n’est pas un corps naturel ayant la vie en puissance (ce qui fait quand même une belle différence avec la vie chez Aristote), il est davantage un corps artificiel (ce qui ne veut pas dire qu’il est contre-nature) qui s’anime de par l’âme. Mais du coup, il gagne au moins une propriété : il prend la forme la plus adaptée à l’exécution de la volonté populaire, il prend la forme qu’exige de lui la volonté populaire. Puisque l’État est conçu pour exécuter la volonté générale, il s’agit de sa seule raison d’être et il est d’autant mieux conçu qu’il remplit sa mission. L’âme organise donc son propre corps et c’est bien d’une unité organique entre l’État et le peuple dont on doit parler, car les fonctions de l’État sont entièrement voulues par le peuple et l’État n’a pas de volonté propre.

Reste la question de la dictature de la majorité. D’abord cette dictature est rendue plus improbable par le fait qu’il faut une majorité réelle, c’est-à-dire qu’il faudra faire un effort particulièrement important pour contourner la masse la moins politisée de la population (celle qui s’abstient) qui détient donc un pouvoir important, même si négatif (mais peut-on faire autrement ?) de part son simple poids démographique. Même une élection où il n’y aurait que 20% d’abstention obligerait à un consensus pour au moins 62,5% des votants effectifs. Ce nombre est extrêmement élevé et prémunit déjà largement de la « dictature de la majorité ». De la même façon, cette simple règle autorise la mise en place de référendums révocatoires puisque aucun coup de tête ne sera susceptible de renverser le pouvoir en place. Non seulement il faudra 62,5% de vote pour François Hollande pour le mettre en place (on sourit d’avance) mais il faudra autant de vote pour le destituer lors d’un référendum révocatoire. Cela est compatible avec l’idée qu’on ne peut pas aller contre le peuple : les élections ne reposent plus dans la main des quelques pourcents d’indécis, donnant une importance électorale démesurée au centre (à l’électeur médian, en fait) et donc, par voie de conséquence, aux partis centraux, mais entre les mains du peuple entier à qui on doit s’intéresser pour convaincre, au delà des quelques propositions superflues. Il me semble que ces dispositions seraient de nature à renverser la tendance de la neutralisation du débat politique, notamment parce que les candidats devraient aller chercher au-delà du simple consensus minimal mais bien oser des visions globales et en accord avec la volonté générale. De la même façon, le référendum révocatoire ne ferait pas rouler des têtes au moindre haussement d’épaules du peuple (forcément, à 50%+1 voix de majorité, l’équilibre est instable et on a beau jeu ensuite de crier au caractère changeant du peuple alors que ce sont les institutions mêmes qui produisent cette versatilité) mais permettrait à un dirigeant qui s’écarte de la volonté générale (générale peut aussi s’entendre par différence à une volonté qui serait transmise par mandat impératif, puisqu’elle est générale, elle n’est pas singulièrement fixée sur une mesure) d’être destitué. Autre avantage : un tel dispositif inciterait peut-être ceux qui s’abstiennent le plus à voter car la modification de leurs comportements électoraux aurait deux effets simultanés : d’une part diminuer le pourcentage des votes exprimés nécessaires à l’élection et d’autre part favoriser le candidat qu’ils auront choisi. Cette prime d’efficacité pour ceux qui choisissent de voter plutôt que de s’abstenir est conforme avec l’idée de rendre plus puissant le peuple (je cherche encore une traduction « d’empowerment ») entendu cette fois-ci au double sens d’âme politique et de classe sociale. Enfin : les suffrages où l’abstention serait supérieure à 50% seraient d’emblée disqualifiés et forceraient les hommes politiques candidats à la représentation à changer leur fusil d’épaule : ainsi, plus de parodie de démocratie comme pour les élections européennes…

PS : Un dirigeant élu à 62,5% risque d’être difficile à trouver, sans doute. Cela invite effectivement à repenser le type d’élection dans une démocratie : au fond, cela invite aussi à repenser l’idée selon laquelle une bonne démocratie est  une démocratie où règne l’alternance et le changement incessant des hommes au pouvoir. Si le dirigeant est l’incarnation de la volonté générale, et s’il est sévèrement encadré, à la limite, il n’est pas nécessaire qu’il change souvent. Mais que se passe-t-il s’il n’y a pas de majorité réelle ? On peut imaginer des systèmes d’alliance où des candidats cumuleraient leurs scores et resterait le gouvernant tant que la majorité réelle tiendrait, ce n’est qu’une idée bien sûr.

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