S’il te plaît, dessine-moi une République

            Ce premier article à quatre mains a été motivé par les évènements de la semaine dernière, mais aussi et surtout par les réactions auxquelles nous avons assisté, dans la presse, sur les réseaux sociaux, ou sur les bancs de l’école républicaine. Ce qui nous intéresse au premier chef dans le cadre de ce vaste, formidable, et authentique mouvement d’unité nationale qui ont suivi les attentats, c’est le revers de cette mobilisation, et il nous importe d’écouter les « Je ne suis pas Charlie », aux motivations polymorphes. En effet, c’est parce que ces réactions anormales, au sens strict du terme, n’ont pas été décelées que dans des milieux extrémistes, habitués à faire entendre une voix désagréablement discordante, qu’elles nous semblent dignes d’intérêt.

            La première des nuances apportées à la commémoration générale et hyperbolique de Charlie Hebdo est la moins étonnante, puisque qu’elle ne représente que la continuité d’une dénonciation plus ou moins forte de certains aspects de la ligne éditoriale du journal, et notamment son traitement caricatural de la religion musulmane. Depuis le procès intenté en 2007 par le CFCM à l’hebdomadaire aux réactions divergentes face à l’incendie des locaux de Charlie Hebdo en 2011, s’est développé un discours cherchant à assimiler ces caricatures, et donc leurs auteurs, à un racisme anti-musulmans, que les contempteurs du journal (et d’autres) appellent islamophobie. C’est notamment le cas de ce collectif, publiant une tribune en 2011 minimisant les attaques dont Charlie Hebdo, déjà, était victime. Au-delà de la cruelle ironie qu’il y a à relire de tels textes aujourd’hui, c’est cette question d’islamophobie qui nous semble digne d’attention, en tout cas la récurrence avec laquelle on y fait référence dans les discours. Car il semble bien qu’il y ait là une singularité significative.

            En effet, lors des mobilisations contre le mariage pour tous, il n’a pas été rare d’entendre des manifestants s’insurger contre la supposée « christianophobie » de la société française. Ainsi formulé, il s’agissait de critiquer ce qui est interprété comme une négation des valeurs et idéaux portés par le christianisme. Dans le cadre de cette pensée obsidionale, ce qui est attaqué, c’est un système de valeurs, mais non pas des hommes dans leur essence. À l’inverse, pour évoquer les agressions dont sont victimes certains juifs en France, on parle unanimement d’antisémitisme, rarement de « judéophobie », montrant ainsi que ce qui est attaqué en pareil cas, c’est l’identité ethnique, viscérale de la personne, et non pas sa croyance. En ce qui concerne l’islamophobie, il semble qu’il y ait une confusion regrettable, mais qui n’est pas innocente. Lorsqu’Edwy Plenel ou Rokhaya Diallo parlent d’islamophobie, les deux notions se télescopent, se brouillent et se confondent : il s’agit de dénoncer à la fois les atteintes portées à l’islam en tant que croyance et le racisme anti-musulmans.

            Cet amalgame, pour parler le langage médiatique, n’est pas du seul fait de cette idéologie que l’on retrouve surtout à gauche. En effet, elle fait écho au discours venu l’extrême-droite, qui s’affranchit largement et habilement du gué qui sépare croyance et identité ethnique. Lorsque Marine Le Pen, dans le cadre d’une stratégie de dédiabolisation de son parti, concentre ses attaques sur l’islam, après que son parti s’est fait le chantre du racisme anti-arabe, il s’agit moins d’une évolution structurelle que d’une stratégie qui vise à maquiller des opinions détestables en une critique acceptable d’une religion. Sur ce point il n’y a pas à transiger : « l’islamophobie » de certains milieux à l’extrême-droite de l’échiquier politique relève du racisme à proprement parler.

            Toutefois, les critiques qui ont été faites à Charlie Hebdo ces dernières années tombent dans le même piège linguistique, lorsqu’elles assimilent l’œuvre du journal à un racisme anti-musulmans. On aura en mémoire cet article d’un ancien collaborateur, paru en 2013, ou simplement les propos tenus lors du procès des caricatures de 2007, au cours duquel la mutation supposée de Charlie, d’une critique légitime d’une religion, à un racisme visant ses pratiquants, constituait l’une des lignes de force de l’accusation (nous renvoyons ici le lecteur au film de Daniel Leconte, « C’est dur d’être aimé par des cons », et en particulier aux interviews des avocats de l’accusation). On touche ici à un problème absolument fondamental d’une certaine frange de la gauche, qui se rend complice de cette confusion – et qui a trouvé avec le FN un compagnon idéal avec qui dialoguer – parce qu’elle est enfermée dans une posture, conséquence directe d’une idéologie antiraciste dévoyée.

            En effet, il n’est pas question ici de nier le caractère potentiellement problématique, du point de vue des populations immigrées même, de la société multiculturelle qu’est la nôtre. Le fait que 25 % des Français se tournent vers le Front National n’indique certes pas qu’il y ait 25 % de « racistes » en France, mais enfin il ne dit rien de très positif sur nos facultés à intégrer l’Autre, sans a priori. Néanmoins, il ne faudrait pas non plus nier la dérive paranoïaque de cette idéologie antiraciste qui entend traquer la haine de l’étranger, le refus de l’Autre, au détour de chaque ligne, voire entre les lignes de certaines publications. On renvoie ici notamment au traitement de l’ouvrage d’Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, dans une certaine émission du samedi soir, où un certain chroniqueur aux cheveux longs et aux idées courtes appelait à « lire entre les lignes » de l’Académicien, pour y déceler ce qui n’est qu’un racisme rance, à peine dissimulé sous le tour libre et le bon choix des mots.

            C’est cette paranoïa qui s’exprime lorsqu’on accuse Charlie Hebdo, qui conchie toutes religions et croyances, représente des cardinaux et des rabbins dans des positions peu enviables, non pas de racisme envers les chrétiens, non pas d’antisémitisme, mais bien d’islamophobie, au double sens déductif du terme : parce que Charlie critique la religion musulmane, singe le prophète, cela ne peut être rangé dans la même catégorie que les autres offenses faites aux religions, mais il s’agit nécessairement d’un racisme anti-musulmans larvé et profond, car les musulmans ne sont pas attaqués dans leur croyance, mais dans leur essence. Pour cette forme pervertie de l’antiracisme, lorsque Charlie crache sur les chrétiens et les juifs, en tant qu’ils sont membres d’une communauté de croyants, c’est une lutte légitime et louable contre le cléricalisme, en revanche, lorsqu’il donne sa part d’obscurantophobie (comme a dit Luz sur France Inter) à l’islam, leur œuvre est forcément regardée d’un œil soupçonneux : « non, ce n’est pas juste une critique de la religion, il y a forcément autre chose ». C’est ce soupçon sélectif qui constitue un « deux poids deux mesures » de la part de ceux-là même qui accus(ai)ent Charlie d’islamophobie, et contribue à brouiller le message, à le rendre inintelligible, et même à verser dans un essentialisme contre lesquels ces antiracistes se récrient : dans leur système de pensée, on peut critiquer le christianisme sans vouer une haine aux chrétiens pratiquants, on peut vitupérer le judaïsme sans être antisémite, mais des caricatures défavorables à l’islam nourrissent nécessairement des soupçons quant aux rapports entretenus avec les musulmans.

            Pour autant, il s’agit encore de refuser l’autre amalgame qui transparaît dans les injonctions qui sont faites aux musulmans de s’exprimer sur le sujet ; lorsque Ivan Rioufol demande à Rokhaya Diallo de s’exprimer « en tant que musulmane », il s’agit d’un procédé odieux et contre-productif ; si R. Diallo devait fournir un avis sur les évènements, c’est en tant qu’ « intellectuelle » (n’ayons pas peur des mots…) qui n’a pas été très claire sur le droit de Charlie Hebdo à s’exprimer sur tous les sujets, mais ce n’est certainement pas en raison de sa croyance. C’est le problème de ces demandes formulées aux musulmans de témoigner, mais qui ressemblent à des soupçons appuyés. Lorsque Ivan Rioufol demande cela, on entend bien ce qui se cache derrière, et qui ressemble à une sommation, un ultimatum : « s’il vous plaît, venez dire que vous condamnez fermement les actes terroristes, que vous soutenez Charlie Hebdo, parce que vraiment, on n’en est pas sûrs, et dans le cas où vous vous mureriez dans votre mutisme, nous n’aurions qu’à conclure à votre consentement tacite. » Agir de la sorte, c’est déjà poser les premiers jalons de l’essentialisme, et donc permettre l’élaboration des modalités cognitives du racisme.

            Cela signifie-t-il pour autant que les musulmans n’ont pas à s’exprimer sur cette affaire ? À l’évidence, non. Tout d’abord, il est idiot de parler comme Manuel Valls qui a affirmé que les coupables n’avaient « rien à voir avec l’islam ». Lorsqu’on est en présence de tueurs qui se revendiquent de l’islam, qui agissent prétendument en réaction à un blasphème, à une offense faite au prophète de l’islam, il n’est pas possible de soutenir cette thèse « immunitaire ». Bien entendu que ces tueurs ont « à voir » avec l’islam, comme les intégristes fanatiques de Civitas ont « à voir » avec la religion catholique. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils représentent la religion dont ils se revendiquent. Que les frappadingues qui entendent bloquer les accès aux cliniques à des femmes voulant avorter appartiennent à une forme extrémiste, violente, et dévoyée de la religion catholique, tout le monde en convient. Ce raisonnement ne devrait pas être plus problématique en ce qui concerne les djihadistes, par rapport à la majorité musulmane qui vit en France. Une « parole musulmane » sur ce sujet n’aurait donc pas pour objectif de se flageller, de faire acte de contrition, face au soupçon que certains font peser sur cette majorité, mais de se livrer à un acte pédagogique. Car il n’est assurément pas évident de faire comprendre aux Français qui votent pour le Front National, dans des espaces reculés, délaissés, et qui pour beaucoup souffrent d’un déficit d’éducation, que ces trois hommes et l’islam sont deux choses différentes, et que l’islam ne se résume pas à ces fanatiques. Mais ce n’est certainement pas en laissant un premier ministre dire qu’ils « n’ont rien à voir avec l’islam » que l’acte pédagogique pourra être efficace. Il est illusoire de prétendre combattre une pensée simpliste, faites de raccourcis abusifs, avec d’autres simplismes et d’autres raccourcis.

           Une telle action, au sein même des milieux musulmans, est d’autant plus nécessaire que l’attentat contre Charlie Hebdo révèle que la frontière est flou, au moins dans les paroles. S’il est évident que les actes sont unanimement condamnés, les réactions relevées par les témoignages de nombreux professeurs à la minute de silence imposée dans les espaces publics jeudi 8 janvier ont de quoi interpeller. Lorsque des jeunes collégiens (11-12 ans lorsqu’ils sont en 5e) font état d’opinions aussi affirmées et sectaires que celles qui les conduisent à refuser la minute de silence, ou encore à justifier les attentats (« ils n’avaient qu’à ne pas dessiner le prophète »), il faut s’interroger sur les conditions de cette sociabilisation politique certes embryonnaire, précoce, et ouverte au changement, mais déjà bien affirmée. Comme, à l’évidence, ce n’est pas l’école qui véhicule ces valeurs, c’est en dehors de la salle de classe que s’effectue cet éveil politique, idéologique, qui contrevient radicalement aux principes républicains. De tels témoignages corroborent ceux de professeurs qui rapportent leurs difficultés de plus en plus croissantes à mener un cours sur l’islam, notamment en histoire, où ils se heurtent à l’hostilité d’élèves qui se sentent insultés dans leurs croyances. Poser cette question, de cette particularité de l’islam face à la laïcité, qui est saillante dans une salle de classe, là où se forment les citoyens, est nécessaire. Cette interrogation mérite mieux que les raccourcis habituels, soit qu’ils considèrent l’islam comme essentiellement insoluble dans la République, et partant, les musulmans comme incapables de se fondre dans le moule républicain, soit qu’ils rejettent toute interrogation sur cette question, considérant qu’une telle exigence – indispensable – à l’égard de la laïcité ne serait que le cache-misère d’un racisme d’État soigneusement dissimulé.

            Et cette question doit se poser en premier lieu pour l’institution qui n’en est probablement pas la première coupable, au sens où elle ne véhicule pas ces idées, mais dans la mesure où elle ne remplit pas pleinement son rôle qui consisterait à juguler le développement de ces idées intolérables, et donc d’assurer sa fonction de « fabrique des citoyens ». C’est donc bien la responsabilité de l’institution scolaire qui est en jeu. Que lors d’une réunion entre membres de l’Éducation Nationale, on ait pu s’entendre rapporter qu’une inspectrice avait fait retirer les « Je suis Charlie » des fenêtres, officiellement en invoquant la « neutralité du service public », officieusement – c’est-à-dire quand les instituteurs se sont étonnés que dans les autres écoles ça ne fasse pas problème – pour « ne pas avoir de problèmes avec les parents ». Que lors de la même réunion on ait pu dire qu’il ne fallait pas porter le fameux « Je suis Charlie » non pas à la suite d’un raisonnement ou d’une discussion mais pour agir « avec prudence », « pour ne pas tenter le diable », « pour ménager les familles ». Qu’un professeur ait été blâmé pour avoir retiré une croix d’une salle d’examen national (le Bac, pour ne pas le nommer). Qu’un directeur d’école ait jugé opportun de retirer de la circulation deux cents mousses au chocolat contenant de la gélatine de porc… Tout cela me paraît grave, et, selon la formule consacrée, consiste en de petits renoncements qui préparent les grands.

            Lorsqu’une institution de la République – et quelle Institution ! – commence à se préoccuper des demandes communautaires, c’est qu’elle a perdu le sens de son existence. L’État (plus exactement l’autorité publique) n’est pas l’arbitre des dogmes : si quelqu’un ne veut pas manger de viande, de porc, de pain, de lait pour des raisons religieuses ou idéologiques, ce n’est pas de la responsabilité de l’École s’il en mange effectivement : un élève peut tout à fait demander le plat de poisson et pas de porc, de ne pas avoir de viande ou ne pas prendre de pain ou de laitage. Faire le tri a priori dans les pratiques des élèves, c’est se faire théologien. Bien évidemment, si dans un lycée, absolument personne ne mange les côtes de porc et s’il reste à chaque fois des dizaines de pièces de viande jamais mangées, il n’est pas forcément très utile de proposer systématiquement du porc, le raisonnement valant pour la langue de bœuf (mais il n’est pas interdit, par exemple dans une optique d’éveil du goût, d’en proposer à l’occasion). Davantage, l’autorité publique n’a pas à plier sur sa neutralité : la religion n’a pas à s’immiscer de quelque façon que ce soit. Ce n’est bien évidemment pas la même chose pour la société civile et c’est pourquoi les cloches de Notre-Dame ont pu sonner pour les victimes du 7 Janvier (paradoxe qui n’est sans doute possible qu’en France : un édifice religieux sonnant le glas pour, entre autres, des athées qui ne perdaient pas une occasion de brocarder l’Église).

            Bref, se pose je crois le problème de la trahison des clercs (si je puis dire), et par clercs je ne pense pas qu’à une petite élite oligarque et politicienne (bien qu’il faudra sans doute lui régler son compte un jour aussi) mais bien aux professeurs eux-mêmes ou en tout cas à un certain nombre de membres de l’institution scolaire (avouons que les plus terribles ne sont peut-être pas les professeurs, quiconque a déjà entendu le cours d’un formateur de l’ESPÉ, ex-IUFM, rechigne à tout jamais à payer l’impôt). Et il me semble que si on va par là, on ouvre sur tous les problèmes de l’École : une école inclusive qui cherche à faire entrer les familles au lieu d’opérer à un décentrement salutaire, et bien que ce décentrement ne soit sans doute pas aussi décentrant pour tout le monde, ne peut que s’ouvrir aux revendications communautaires et donc au communautarismes qui consistent à considérer que certains individus sont assignés à une communauté. Or, lorsque nous sommes dans l’espace de l’école, nous quittons nos appartenances (irais-je dire à mes élèves que je suis membre du FN, du PC ou de je ne sais quel autre parti ? Que je suis chrétien ou juif ?) pour les reprendre en sortant, ou non. Et c’est bien parce que l’école permet que nous nous arrachions momentanément à nos communautés qu’elle permet que nous nous arrachions pour toujours à nos communautés, et c’est pourquoi l’école a à voir avec la liberté.

            Mais pour cela il faut des professeurs qui soient au fait de ce qu’est l’École de la République et qui ne demandent pas des « outils » pour répondre aux élèves après des attentats : que l’on ne se sente pas rassuré, que l’on ait des doutes, que l’on préfère couper court, tout cela se comprend, et chaque professeur doit traiter avec les situations qu’il rencontre ; mais qu’on recule par manque d’assurance sur les valeurs de la République, cela n’est pas possible. Alors quoi, on aurait des professeurs avec cinq ans d’étude qui ne pourraient pas trouver un poème, un roman, un texte de philosophie, ou un article de journal à proposer aux élèves pour répondre ? Et on touche là au problème des recrutements aux concours où la moyenne d’admission est très basse. Qu’on s’entende bien, être dans les premiers à l’agrégation ne suffit pas pour faire un bon professeur, et ce n’est même pas le gage d’une intelligence hors-norme (il suffit pour en rabattre à n’importe quel agrégé de rappeler que BHL a eu un jour son agrégation de philosophie, et bien classé, le bougre), de même que ne pas réussir son CAPES du premier coup ne signifie pas que l’on soit ignare (parce que le concours va aussi avec la compréhension de certains exercices peu naturels) ; mais le concours exigeant protège dans le cas le plus courant contre une culture générale trop lacunaire, contre une réflexion laborieuse.

            Cela veut-il dire pour autant que l’école soit neutre, et donc qu’il faille bannir sans concertation les « Je suis Charlie » des fenêtres ? Et bien elle est neutre, certes, mais donc justement elle n’est pas perméable aux demandes qui viennent du dehors, et en cela elle propose un modèle d’émancipation qui s’adosse forcément sur des valeurs (ne serait-ce que parce qu’elle prétend émanciper). Et la première des valeurs c’est qu’elle propose un espace commun ou chacun est à égalité et participe de quelque chose de plus grand que lui, c’est la chose commune, c’est la res publica dont il est ici question : la République c’est la proclamation que chacun a quelque chose qui le lie aux autres, la République ce n’est donc pas la Cinquième, ce n’est donc pas un parti, ce n’est donc pas le communautarisme (car dans ce cas ce n’est pas une chose qui est commune), la République c’est une valeur en soi. Et la preuve que le sentiment républicain est encore puissant, c’est la marche du dimanche 11 Janvier (que je rendrais bien férié, mais bon) : je ne veux pas gloser sur le « je suis Charlie » qui a été le seul « mot d’ordre » précisément parce que chacun avait sa propre idée de ce que ça pouvait bien signifier, de la même façon que chacun a une idée de ce que la République idéale pourrait être, cependant je crois que ce « Je suis Charlie » exprimait assez bien ce que ça pouvait bien vouloir dire que de croire en la République : je suis Charlie parce que ce que chacun partage, tout le monde l’a en commun, je ne suis pas Charlie parce que je suis d’accord avec une ligne éditoriale, mais parce que ce qu’il fait, je réclame de pouvoir le faire, même s’il s’agit de dessiner des bonhommes ou gribouiller des bites sur un personnage célèbre.

            C’est pourquoi j’ai trouvé quelque peu détestable la revendication de quelques demi-habiles qui prétendaient n’être pas Charlie. Qu’on ne veuille pas s’associer pour quelque raison que ce soit, je le comprends, on peut être mal à l’aise, on peut considérer que Charlie était, par exemple, raciste, on peut se dire qu’il est un peu curieux de pleurer pour Charlie mais pas pour les millions de morts de la grippe espagnole… etc. Mais revendiquer son « Je ne suis pas Charlie » en venant expliquer à ceux qui sont Charlie pourquoi ils ont tort, donc capturer et figer le sens du « Je suis Charlie » pour les autres, je trouve ça tout à fait déplacé et même un peu obscène. La marche de dimanche était républicaine parce que chacun avait peut-être sa petite idée (et encore) de pourquoi il venait, mais tout le monde venait pour une raison, parce que cela avait du sens de partager quelque chose avec les autres. C’est le fait même de donner individuellement du sens qui avait du sens en général, un sens ineffable mais pas du tout sans importance : si autant de gens ont manifesté, parfois pour la première fois de leur vie, c’est qu’ils avaient quelque chose à dire. Quoi ? Et bien cela, il faut leur demander.

 

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4 commentaires

  1. J’ai parfois l’impression que ce qui soude une république a toujours quelque chose d’indicible, d’inexplicable, bref de terriblement mystérieux. Je suis donc tout à fait d’accord en particulier avec le dernier paragraphe de l’article: vouloir trouver un sens uniforme, lisse, aux millions de « Je suis Charlie », c’est nier la pluralité (bien légitime) des réactions face à des événements qui dépassent — et de loin — le seul débat sur la liberté d’expression. Comme on a parfois à tort réduit mai 68 à deux, trois slogans anarchistes et libertaires. Je crois que les historiens n’ont pas fini d’expliquer le 11 janvier (que moi aussi, je rendrais volontiers férié)…
    Merci pour votre papier, qui change des déclarations/chroniques/éditos lourdingues qu’on a pu parfois lire ces derniers jours — même si, en lecteur régulier, je n’en attendais pas moins de vous.
    J.

  2. J’ai beaucoup apprécié l’article. Il s’agit probablement ici d’une déformation professionnelle, mais je pense que certains passages mériteraient des notes de bas de page avec des URL documentant les événements mentionnés pour que le lecteur puisse approfondir.

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