Le voile rend-il libre ?

Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo

« Si je ne puis fléchir les cieux, je remuerai les enfers », Virgile, Énéide, VII, 312

J.-Joseph Benjamin-Constant (1845-1902) : Odalisque.

Conformément à des conseils donnés dans les commentaires, j’ai essayé d’inclure davantage de liens et de références. L’exercice n’est pas déplaisant : ça permet de faire le cuistre – vous apprécierez.Vous trouverez au cours de l’article des liens sur le sujet, et au début deux liens dirigeant vers légifrance pour savoir à quoi s’en tenir sur les deux lois dont je parle.

Loi « sur le voile » à l’école

Loi « sur le voile » dans l’espace public :

Notons que dans les deux cas, la loi ne parle pas spécifiquement du voile. Il faudrait donc distinguer le contexte dans lequel ces lois ont été votées (contexte qui peut être islamophobe) et le contenu de ces lois qui peut tout à fait ne pas être islamophobe, malgré le contexte.

Je ne sais pas si la question du voile est tranchée, mais elle est symptomatique de querelles qui traversent le paysage intellectuel (ou disons, médiatique) français. D’abord, pourquoi interdire le voile (en fait, les signes religieux ostentatoires) à l’école ? Et bien parce que l’école est censée former des individus. Et paradoxalement, pour former des individus, il faut que ces individus soient disponibles et neutres. La politique ne doit donc pas rentrer à l’école, or un signe (car le voile ou la croix en est un) est une bannière derrière laquelle on peut se ranger mais aussi un signe qui peut indiquer où il faut se ranger. C’est-à-dire que l’individualisme à la base de l’école républicaine n’est pas un fait mais un principe, et pour que ce principe fonctionne, il faut le mettre en œuvre par des moyens concrets. Or, il semblerait que ceux qui disent que le voile est une question de conviction personnelle se trompe sur l’endroit où l’individu se situe : en République c’est un principe et l’on fait advenir ce principe ; pour les tenants du voile-choix c’est une prémisse et il n’y a donc rien à faire advenir. Mais surtout, j’aimerais revenir sur cet argument selon lequel le port du voile est un choix libre et qu’il n’y a donc pas de raison d’être paternaliste (si tenté soit qu’il y ait parfois des raisons à l’être) ; et sur l’argument consistant à dire que le voile est l’expression légitime d’une culture qu’il n’y a pas lieu de violenter selon des principes paternalistes (éventuellement aux forts relents coloniaux).

Du coup, il me semble que la question se résume ainsi : « n’est-il pas islamophobe d’empêcher les femmes de porter le voile ? ». Il faudrait savoir ce que l’on entend exactement par islamophobie (voir ici), cependant il semble que cela signifie que l’on opprime des gens en raison de leur appartenance à l’Islam. Et en effet, de quel droit empêche-t-on des individus, ici des femmes, de manifester leur foi ? Au nom du fait qu’elles sont opprimées ? Mais n’est-ce pas reconduire l’oppression que de les placer dans la position d’enfant (dont Lacan rappelait l’étymologie, infans, celui qui ne parle pas) pour lesquels ont prendrait la parole parce qu’on sait mieux qu’eux ce qui est bon à leur sujet ? Et effectivement la position est un peu acrobatique : il s’agit d’arracher des opprimées à leur oppression, mais cet arrachement est violent en ce qu’il contraint les femmes musulmanes qui se voilent à l’ôter en entrant dans certains lieux. Il y a effectivement une violence. Je ne crois pas que ce soit évitable. Toute la question est de savoir si cette violence est légitime (oui, il existe des violences légitimes, l’État – puisqu’on parle d’une loi – est d’ailleurs détenteur de la violence physique légitime mais – aussi – de la violence symbolique légitime). Il faut tout de même mettre en face la violence qui consiste à imposer aux femmes de porter le voile.

Mais, me dira-t-on, y-a-t-il violence si les femmes choisissent de porter le voile ? Et c’est justement le premier problème :

1/ Qu’est-ce que cela veut dire « être libre de porter le voile » ? L’oppression la plus violente n’est-elle pas justement celle qui s’ignore voire qui se justifie de la bouche même des oppressés ? Sinon la question de la domination serait une affaire réglée depuis longtemps et nous vivrions dans un paradis d’égalité et de liberté. Pour le dire comme Frédéric Lordon :

https://i0.wp.com/spinoza.fr/wp-content/uploads/2009/10/ethique-spinoza-10-177x300.jpg

« C’est bien dans l’écart de la vérité subjective et de la vérité objective que se loge la domination, d’ailleurs sous sa forme la plus sophistiquée, et la moins repérable, quand la domination objective est subjectivement vécue comme condition heureuse. » (La société des affects, et pour le blog du sieur, voir la pompe à Phynance). Il s’agit donc toujours de se demander comment l’oppression objective peut produire (et produit effectivement) des vérités subjectives sinon joyeuses au moins tolérables. Ici, il s’agit de comprendre qu’une vérité subjective est produite dans un monde social donné (on ne peut pas être triste de ne pas avoir de Smartphone lorsqu’on vit au Moyen-Âge) et elles contribuent à le façonner mais elles sont aussi produites par un monde social donné. La question de la liberté est donc bien plus épineuse que celle du simple « choix », parce que ce choix ne se fait pas dans les nuages et que les différentes options qui s’offrent aux personnes qui font ce choix ne se valent pas, par exemple d’un point de vue familial ou de l’intégration dans le groupe des pairs. Or, ici l’argument est presque toujours celui de la liberté religieuse de porter le voile, pour se placer en accord avec ses convictions. Et, en effet, sont souvent passées sous silence toutes les raisons non-religieuses que les femmes qui le portent ont de le porter. Et c’est bien là que le bât blesse : la critique féministe qui prétend que les femmes sont libres de porter le voile, qui est une critique au fond assez (néo-)libérale – car postulant des individus atomisés faisant des choix rationnels sans affects et donc indépendamment de tout environnement réellement vécu (puisqu’il est réduit à des signifiants coûteux ou avantageux) –, oublie systématiquement que si les femmes sont bien en position d’oppression (et là-dessus, je crois qu’on s’entendra, sinon ce n’est peut-être pas la peine de faire du féminisme) alors ces femmes sont oppressées aussi concernant ce choix. Ou du moins elles peuvent l’être. Or, si, en l’espèce, un choix est d’autant plus libre qu’il est fait plus exclusivement pour des motifs religieux, alors cela veut dire que ce sont les femmes qui sont les plus tenues par des contraintes de nature non-religieuses qui seront les moins libres. Car dans leur cas, le choix se trouvera être faussé par des considérations de nature autres que religieuses. Cela signifie que ce sont en réalité les plus fragiles parmi les femmes musulmanes considérées – parce que tenues par le groupe de pairs, d’amis, la famille… etc – qui sont fragilisées par cette « liberté ». En d’autres termes, il y a un préjugé qu’on pourrait qualifier de « validiste » à l’égard des femmes musulmanes : si les femmes musulmanes sont bien dans une situation d’oppression parce que des femmes, alors refuser l’oppression c’est aussi leur donner la possibilité de ne pas la subir, quitte à imposer cette liberté, selon la formule de Rousseau (Contrat Social, livre 1, Chapitre 7) :

« Afin donc que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre ; car telle est la condition qui, donnant chaque citoyen à la patrie le garantit de toute dépendance personnelle ; »

Mais cela signifie effectivement reconnaître qu’il y a une oppression des femmes qui n’est pas spécifiquement blanche et cis-sexiste (par exemple) et que l’État n’est pas forcément au service du pouvoir blanc raciste et communautaire. Cela ne signifie pas abandonner toute méfiance envers l’Etat, mais comprendre que la contrainte bien choisie peut être, sous certaines conditions, l’outil de l’émancipation des plus faibles. Ainsi lorsque Christine Delphy affirme :

« This contempt is ironic: it is assumed these women wear a scarf as they are forced to do so by their menfolk, and that the solution to that undue influence is to expel them from school and send them back to the same oppressive families. »

[L’article-entretien de Christine Delphy dans le Guardian sur le féminisme islamophobe français (en gros) : Article du Guardian. Et son un peu honteux compte-rendu sur Slate (pour les non-anglophones) : Le résumé qui va vite et mal]

Si l’école est le lieu où l’on doit mettre de côté ses appartenances (éventuellement contraintes ! – voir mon mémoire :p) pour pouvoir accéder à une culture supposée nous dépasser, alors il est d’une importance vitale de faire échapper à l’oppression des femmes – quand bien même elles se sentiraient blessées ! Sans compter que, comme le dit Nadia Geerts (vidéo !), la dynamique des rapports adolescents fait qu’il n’est pas vraiment possible de penser que les unes pourraient venir avec des mini-jupes et les autres voilées sans aucune tension – et sans même mettre dans la balance le regard masculin qui dispose de sa propre puissance normalisatrice.

2/ En effet, l’idée est, ici, que l’oppresseur est forcément mâle, blanc, hétérosexuel… etc. Or, toute oppression vient-elle forcément d’une ancienne puissance coloniale ? Si le patriarcat est si répandu, on ne voit pas bien pourquoi les pays de tradition musulmane (même sans parler du Koweït) feraient exceptions. Il n’est donc pas interdit de considérer qu’un homme venant d’un de ces pays (ou qu’un homme ayant des parents venant de ces pays, ou qu’un homme ayant fait en partie et idiosyncrasiquement son beurre de la culture d’un de ces pays d’une façon ou d’une autre) pourrait tout à fait oppresser, quoique de façon non-occidentale, sa femme (ou ses filles… etc). Il n’y a donc aucune raison de penser qu’être oppressé en tant que membre d’une culture/ethnie dominée interdise d’être oppressée aussi au sein de cette culture. Il n’y a donc probablement aucune incompatibilité à être musulmane et féministe, mais il y aurait de la naïveté dans le fait de croire qu’être musulmane nous exonère de toute oppression sexiste. Mais comprendre cela demande de bien vouloir prendre en considération qu’être oppressé n’offre aucun titre pour oppresser impunément en retour. Sur ce sujet, on pourra consulter le très bon article : sur la violence militante et le validisme. Or, justement, le point aveugle de toute une partie de la littérature et des commentaires sur ce point s’interdisent, pour ne pas faire montre d’islamophobie (dont la définition est toujours floue) de critiquer ce qu’il y a éventuellement à critiquer sur l’Islam (en tant que culture).

3/ Ceci étant dit, il faut donc aussi remettre à sa place l’assertion selon laquelle il faudrait laisser parler les femmes voilées. C’est en effet indispensable. Mais on ne peut pas se contenter de dire qu’il suffirait de les écouter. D’abord pour la raison mentionnée ci-dessus : on peut être une femme voilée oppressée mais heureuse. Cela signifie que les chaînes mêmes de notre oppressions peuvent nous être cachées – ou peuvent ne pas apparaître dans nos discours pour des raisons bien pragmatiques. Et certes, les dominées ont une expérience bien spécifiques de leur condition (Nicole-Claude Mathieu), une expérience subjectivement aiguisée; mais encore faut-il que cette expérience se verbalise et parvienne à la conscience. Et, deuxième point, si l’on peut dire quelque chose « d’objectivement vrai » sur le monde social, et notamment en ce qui concerne le genre, alors ce discours objectivement vrai ne peut pas dépendre de la position de l’interlocuteur. Sans quoi toute possibilité de vérité se dissipe et la possibilité critique d’un discours des opprimés s’évanouit. Le privilège (!) des opprimées, c’est de pouvoir attirer l’attention sur des zones sombres de la vie sociale, elles peuvent faire entendre un cri dans la nuit qui entoure l’oppression et ce cri parce qu’il est précisément motivé par des affects et un jugement qui hurle « ça suffit » possède la possibilité de se transformer en une action politique consciente et en leviers puissants. C’est peu, mais c’est déjà beaucoup.

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