Où s’origine le sentiment d’insécurité ?

Denis ColombiJe ne vais pas parler de ce que suggère le titre. Ou plutôt je vais saisir le prétexte d’un article que je devais déjà commenter pour me demander si on peut si facilement évacuer la parole des acteurs au profit de celle des savants. Étant donné que cette facilité paternaliste a été reprochée à d’autres agents dans d’autres contextes, cela me permettra de réutiliser cette critique à nouveaux frais. Vu les questions inachevées que soulève l’article, un autre viendra probablement, bientôt pour compléter celui là du point de vue de l’entreprise constante de formatage de nouveaux profs, plus dociles. Nous essaierons alors de montrer comment les réformes récentes sont des entreprises d’élaboration de nouvelles structures qui contraindront les profs à des attitudes plus prévisibles (ce qui permettra de leur laisser toute la « liberté » qu’ils veulent, parce que précisément ils ne pourront pas vouloir beaucoup).

Est-ce que les enseignants sont attaqués ? Est-ce qu’ils sont les derniers défenseurs d’une forteresse assiégée ? Est-ce qu’ils sont les obstacles à l’école nouvelle ? Les lecteurs du blog ont déjà une idée de la réponse et me permettront du coup une remarque perfide au sujet du fait que l’école nouvelle est pensée et mise en œuvre avec le succès qu’on connaît depuis 1989, soit avant la naissance de votre serviteur (bon alors certes, au regard de la durée de l’univers, ça fait pas beaucoup, je m’incline donc, je suis sport). Mais pas tout à fait vaincu, je signale en passant  que cela implique que la majorité des profs encore en activité sont passés par les IUFM (ou les ESPE) : que ceux-ci n’aient toujours pas réussi à former des profs en phase avec l’école de demain indique assez bien le décalage entre ce que sont censées faire ces usines à néant et leurs effets réels (mais du coup puisque ce sont les mêmes qui déplorent la mentalité malthusienne et/ou élitiste des profs et qui conçoivent ou habitent les IUFM, ils ont réellement fait preuve de leur incompétence) : bel exemple de mauvaise foi potemkine. Soulignons enfin que ces usines à néants quoiqu’elles n’aient pas les effets escomptés, n’en sont pas pour autant anodines et contribuent à installer toujours plus profondément des exigences intenables. Toujours est-il que m’intéressera aujourd’hui un article du blog une heure de peine, article que je devais commenter la dernière fois, issu d’un blog dont certains articles me plaisent. Ici, ce qui retiendra mon attention, c’est la fin de l’article.

Ce sur quoi je veux mettre l’accent, c’est qu’au-delà de ces quelques exemples ponctuels, puisés dans ce que je parviens le plus facilement à retrouver un dimanche après-midi, les enseignants reçoivent beaucoup d’informations de ce type. Elles se présentent généralement sous une forme commune : celle du témoignage ou, pour le dire mieux, de la fable. On y raconte une histoire qui a valeur d’exemple et dont on peut tirer une leçon ou une morale sur la façon dont va le système éducatif. Montée en généralité : c’est le mot. D’une « expérience » auprès d’une soixantaine d’élèves, on tire un jugement aussi définitif que « les élèves au lycée n’ont pas la maturité nécessaire pour tirer un quelconque profit du numérique en lettres ».

Je précise au passage que je ne partage pas les conclusions de « Loys Bonos« . Étant bien entendu moi-même confronté à l’usage du numérique, il me semble qu’il y a un usage pertinent à en faire, et qu’il est tout à fait possible de limiter les recours abusifs (les c/c notamment) à ce numérique pour peu que l’on prévoie un peu le coup et qu’on informe en amont les élèves que ça ne fonctionnera pas et qu’en plus vous, en tant que prof, vous le verrez. En revanche on peut déjà sourciller lorsque l’on voit la « montée en généralité » de Denis Colombi : il est évident qu’une telle expérience n’a pas été montée sans soupçon de la part de notre professeur de lettres. L’expérience avait un but illustratif et de confirmation et pas un but expérimental : cela signifie que le sentiment négatif à l’égard du changement existait déjà. Le professeur en question n’aurait probablement pas monté l’expérience s’il n’avait eu des doutes ou des raisons pour cela. Cette remarque permet de redonner un peu de crédit à l’expérience des acteurs qui en sont très souvent dépossédés par une sociologie hâtive (et c’est bien cela que je critique ici) : bien sûr les illusions rétrospectives, le manque de systématicité ou le manque de recul font des expériences des professeurs des expériences subjectives et éminemment entachées d’affects personnels. Pour autant, il ne faut pas oublier qu’un prof peut, en une seule année scolaire, enseigner à plus de 100 élèves et que pour circonscrite que soit son expérience, elle n’en reste pas moins puissante : un prof peut en quelques années avoir côtoyé le millier d’élèves, ce qui lui donne l’avantage d’un point de vue qualitatif sur les études quantitatives et d’un point de vue quantitatif sur les études qualitatives. On ne peut donc balayer d’un revers de la main l’expérience professorale : pour subjective et construite qu’elle soit, elle porte en elle un certain rapport à la réalité et ce rapport ne peut pas être a priori conçu comme non-savoir et comme relevant du simple résultat de la position dominante du professeur. Et d’abord parce que se tromper radicalement et systématiquement sur les individus que l’on côtoie interdirait de poursuivre très longtemps la carrière. Si le savoir du professeur n’est sans doute pas aussi objectivé que celui du sociologue, il n’en reste pas moins un savoir concret qui est testé en situation et qui ne peut éviter de l’être. Les erreurs d’appréciation et les aigreurs sont possibles, mais écarter la parole du professeur d’entrée de jeu me paraitrait être une assez grave erreur méthodologique. Et d’abord parce que précisément il n’y a pas la subjectivité des acteurs le nez dans le guidon et l’objectivité des savants dont le point de vue surplombant peut dire les tenants et les aboutissants du problème : si c’était le cas, il resterait encore à expliquer d’où vient que le sentiment par rapport au changement est négatif. Et cela, l’article ne l’explique pas. Raison pour laquelle il passe à côté du problème. Ou plutôt, il ne passe pas à côté, il le résout en psychologisant les motivations du professeur sans en comprendre les sources (ce qui est assez typique d’une certaine gauche qui préfère une explication totalisante et commode, laquelle lui permet de plaquer sur des situations très différentes des grilles d’analyse mal dégrossies ou franchement fausses mais estampillées par un certain nombre de mots clefs qui font « social »).

Il faut lire les commentaires pour se rendre compte combien le prof peut être perçu comme un idéologue qu’il faudrait convertir, âme en peine qu’il s’agit de retordre pour coller à la nouvelle école ; je n’en cite qu’un, pour l’exemple :

Il faut essayer de leur [aux profs] expliquer que non, ce n’est pas que les élèves sont plus nuls/moins travailleurs qu’auparavant juste issus de milieux qui n’avaient pas accès au lycée par le passé, que s’ils passent du temps devant la télé/internet, ce n’est pas une question de médias, mais une question de catégorie sociale, etc.

Dire cela, c’est croire que les profs n’ont pas dû, de fait, s’adapter aux nouveaux publics et aux nouvelles conditions. Cette manie de voir en le prof le hussard noir de la troisième République n’est que l’injection dans le présent d’un passé mythique, miroir du reproche aux professeurs de mythifier dans le présent un passé qui n’a jamais existé. C’est le même mouvement, et cela définit le champ des problématiques autour de l’école : un rapport malsain aux sources et aux autorités, à l’histoire et au passé. Or, les profs ont modifié leur rapport au savoir, les profs ont dû changer, et d’ailleurs les recrutements des profs (avec l’augmentation des places au concours mais le désamour pour la carrière) a fatalement changé. Bref, la sociologie du recrutement des professeurs s’est modifiée mais aussi les conditions concrètes d’exercice du métier, ce qui implique peut-être que le prof n’est plus aussi dominant qu’avant bien qu’il conserve une position d’autorité et qu’un certain nombre d’indicateurs semblent montrer que leur progéniture s’en sort mieux — sauf que les filles et fils de profs qui ont réussi sont des fils et filles de « vieux » profs (sinon pré-IUFM du moins ayant commencé leur carrière il y a une vingtaine d’année à tout le moins), rien ne dit donc que cet état de fait apparemment si évident qu’on peut se permettre de qualifier les profs de dominants (en quoi ?) perdure même s’il est possible que ce soit encore vrai.

Mais le signe que cette domination est en perte de vitesse se voit dans le fait que ce métier attire moins qu’avant (en 2014, l’agrégation de maths prévoyaient 400 postes, seuls 250 ont été pourvus) ou que, du moins, la rareté des postes ne permet même plus d’assurer un prestige symbolique de la fonction, laquelle est désormais beaucoup plus accessibles pour certaines disciplines. Mais le symbolique n’est pas le seul en cause : la faiblesse des salaires, et notamment en début de carrière et particulièrement pour les certifiés. Rétribution sonnante et trébuchante ne va pas sans reconnaissance symbolique et de ce point de vue c’est moins la faiblesse intrinsèque du salaire que sa stagnation voire sa régression du fait de politiques qui combinent des demandes répétées et des réformes empilées en dépit du bon sens tout en signifiant le peu de cas qu’ils font des premiers acteurs sensés incarner ce changement (gel du point d’indice par exemple) qui fait sens dans une profession ayant une (certaine) mémoire de son histoire récente — et en partie parce que l’esprit syndical reste présent.

Alors bien sûr, cela ne va pas sans marottes et sans attachements à des vieilleries. Mais je ne suis pas sûr qu’on puisse qualifier sans explication de « conservateur » un groupe qui rechigne à abandonner une certaine situation sans contreparties tangibles. Bourdieu dans Questions de sociologie fait une remarque en ce sens sur le conservatisme des ouvriers (est-ce dans « l’opinion publique n’existe pas » ?) : le conservatisme dépend du point de vue ; en matière de moeurs (sociétale dirait-on) les ouvriers sont conservateurs, en matière sociale ils sont progressistes. Il ne me paraît pas absurde de faire le parallèle. Les questions de gros sous sont le miroir matériel d’une considération symbolique en baisse : la valeur du travail est une valeur sociale. Rappelons par exemple que les tâches domestiques ne sont pas considérées comme un travail, et qu’à ce titre elles peuvent être extorquées gratuitement par le patriarcat (au sens de Christine Delphy). Quand donc la valeur tangible et pécuniaire d’un travail diminue, c’est peut-être (je ne dis pas que c’est obligatoire) parce que sa valeur symbolique se déprécie, la valeur du travail devient alors moindre et son prix diminue. Est-ce un pur mirage de la part d’enseignants en manque de reconnaissance ? Au moins peut-on constater qu’on en demande beaucoup à l’école, sans pour autant le demander aux professeurs (sauf dans vidéos pontifiantes envoyées aux professeurs de France et de Navarre) qui apparaissent comme des obstacles butés (idéologiquement) à la transformation de l’école. Cette tentative de court-circuit ne peut guère être perçue que comme une négation de l’expérience des professeurs et donc d’une délégitimation de leur pouvoir de juger. De ce point de vue c’est peut-être l’ultime mauvaise foi des promoteurs de la nouvelle école que de savoir très bien que la façon dont est faite l’école (structure) est incompatible avec ce qu’on lui demande désormais, d’où des résistances inévitables parce que les professeurs sont de simples constantes dans l’équation, avec lesquels il faut jongler habilement pour qu’on puisse enfin changer les structures très lourdes (statut de la fonction public, concours de recrutement des professeurs, baccalauréat) et donc supprimer ce type de professeur (qu’on ne s’inquiète pas, tout cela finira par changer). D’où le remplacement petit à petit des méthodes de recrutement, le soutien discret mais constant aux ESPE et IUFM qui servent d’appareils à décerveler les futurs professeurs qui, ne pouvant se légitimer par la reconnaissance de leur discipline, ne pourront attendre la reconnaissance que de leur hiérarchie (ce qui permettra bien sûr de les rendre plus autonomes, malin).

Et il y a peut-être lieu de s’inquiéter : je voudrais poser comme hypothèse que c’est un autre point commun de ces messages que de mettre en scène les enseignants contre des adversaires qui, peu à peu, rassemblent à peu près tout le monde. Élèves, parents d’élèves, ministère, administrations, Internet, Wikipédia… L’image qui ressort de cette littérature est celle d’une profession encerclée, cernée de toutes part par les ennemis. Et cet encerclement, ou du moins le sentiment d’encerclement est le produit direct de la dite littérature : c’est que les enseignants peuvent d’autant plus croire ce genre de chose qu’il y trouver un moyen de « généraliser » leur propres expériences singulières. Il y aurait en tout cas beaucoup à apprendre de la contribution de la circulation numérique de l’information à la socialisation professionnelle des profs. Plutôt que de croire qu’Internet n’affecte que les élèves.

« ou du moins le sentiment d’encerclement », « croire », « singulières », l’expérience du professeur est forcément singulière et même une mise en commun d’expériences singulières allant toutes dans le même sens ne semble pas de nature à construire une relative objectivité du monde social. Tout se passe comme si les acteurs étaient aveugles aux changements de leur propre environnement. C’est à se demander comment faisaient les ouvriers pour se saisir de la question sociale : faudrait-il répondre que les professeurs manipulent du symbolique tandis que les ouvriers étaient dans la matérialité de leurs conditions d’existence ? Ce serait franchement fumeux. L’intérêt de la comparaison avec les ouvriers c’est que l’analyse se permet d’émettre ces jugements parce qu’au fond les professeurs sont placés arbitrairement du côté des dominants (d’où d’ailleurs leur conservatisme). Or, rien n’est moins sûr, on le voit par tous les mécanismes d’abaissement matériels et symboliques qui touchent leur profession. Et c’est le problème de ce genre d’analyse qui tente de démontrer l’auto-mystification d’un groupe qui émet un avis sur une réalité à laquelle il est confrontée : elle ne parvient pas à expliquer pourquoi ce groupe s’auto-mystifie. Pourquoi le groupe résiste-t-il au changement social de ce point de vue-ci alors que les enseignants votent traditionnellement plutôt à gauche, par exemple ? Parce qu’ils se sentent attaqués ? Mais pourquoi se sentent-ils attaqués ? Cela, l’analyse ne l’explique pas. Et même l’explication par la socialisation par internet (qui me paraît discutable, mais enfin c’est seulement une hypothèse) est de toute façon incapable de saisir le mécanisme parce que quand bien même ce serait vrai, on n’aurait encore rien expliqué parce qu’on aurait pas compris pourquoi ce type de récit fonctionne et pas un autre. Effectivement ce sentiment d’agression peut s’entretenir grâce à la socialisation par les pairs. Mais un sentiment ne peut pas venir de nulle part et on ne peut certainement pas expliquer ce sentiment par des causes exogènes comme par exemple la prééminence d’un certain type de discours dans les médias (comme on aime à le faire pour le sentiment d’insécurité) : bien que les marronniers du sujet de Bac ou de la rentrée ait de beaux jours devant eux, ils ne sont pas prétextes à des charges contre les professeurs. Il reste donc à expliquer pourquoi le changement est perçu comme négatif. Mais cette subjectivité percevant négativement doit avoir des raisons de percevoir négativement : je fais, quant à moi, le pari que cette vérité subjective correspond à une vérité objective d’un changement effectivement négatif. Négatif du point de vue de la représentation que le professeur se fait de l’école peut-être, mais négatif du point de vue des conditions matérielles et des injonctions contradictoires qui sont faites au professeur. Mais même en admettant que les conditions objectives d’exercice du métier n’ont pas vraiment changées et que l’appréciation monétaire du travail n’a pas d’impact ; n’est-il pas légitime pour les professeurs de se sentir attaqués lorsque des pans entiers de la profession ne veulent pas d’une réforme qui sera pourtant imposée (au forceps, cela va sans dire) ? ¨Pour le dire autrement, à chaque fois que l’on prétend expliquer une situation objective qui va en contredisant la vérité subjective des acteurs, il faut aussi expliquer comment cette vérité subjective naît de ou distord la vérité objective dans laquelle est pourtant plongée.

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