Des idées et des hommes

Suivant l’article d’hier, le deuxième acolyte a tenu à exprimer sa propre position sur le sujet. Plutôt que de reléguer la réflexion de notre estimable collègue, nous avons préférer lui laisser une place de choix. Il s’agira de se demander ce qu’on peut, au juste, demander à une idée, l’idée de République. Et donc quel sens ça a (ou ça n’a pas, justement) de dire que la République tue, ou qu’il y a un racisme d’État.

drapeau cognet

Léon Cognet, Les drapeaux (détail), Musée des Beaux-Arts d’Orléans

Les deux mains droites :

Dans les discours « situés » qui s’emparent de ces questions, on entend souvent poindre, d’une manière affirmée, une critique fondamentale de la République comme idée, comme structure, en bref, comme principe sous-tendant une construction normative. Cette critique s’organise bien souvent autour d’un argument présenté comme imparable : la mise au jour d’une tension entre les valeurs universalistes proclamées par la République (et les républicains) et une prétendue « réalité ». En effet, l’universalisme de la République aurait pour corollaire la négation rhétorique et théorique de l’existence d’un facteur racial/ethnique, quand la « réalité » serait celle d’une omniprésence de ce facteur dans le monde social, et même, ce qui est plus problématique, au sein même de « la République ».
Tout d’abord, il faut relever (et dénoncer) l’improbable tour de passe-passe qui permet à cette argumentation de transsubstantier la République, comme idée, comme corpus axiologique, comme théorisation des rapports sociaux et comme appareil légal et juridique, en des manifestations individuelles, incarnées, nombreuses, et couvrant un spectre aussi large que sa définition en est flou, quand elle n’est pas inexistante. Je m’explique ; l’argument pourrait se résumer : « pour la belle République qui refuse de se salir les mains en toute circonstance, il n’y a que des hommes voire des Français, jamais de Noirs, de Blancs ou que sais-je encore ; malheureusement cette illusion se heurte au mur de la réalité, qui donne à voir chaque jour qui des contrôles au faciès, qui des discriminations à l’embauche ou à l’accès à l’emploi ». Or, sur ces points, il faut être clair, ferme, et refuser ce discours nauséabond qui consiste à incriminer la République en toute circonstance ; est-ce la République, ou l’Etat, qui, par ses lois et ses principes, fait qu’un propriétaire accorde moins facilement un logement à une personne dont la couleur de peau lui paraît trop foncée ? Non. Est-ce que l’Etat donne des directives pour contraindre les policiers à contrôler et arrêter proportionnellement plus d’individus dont l’apparence traduit une origine étrangère, proche ou lointaine ? Non. Est-ce que la République, parmi les voies qu’elle a choisies pour recruter ses serviteurs, a instillé dans ses critères de sélection des considérations ethnicisantes ou racialistes ? Non. Donc arrêtons de nous payer de mots : la République est une Idée politique, un ensemble de principes, qui s’incarnent dans la Loi et dans un Etat chargé de la faire appliquer, point-barre. Défi est lancé de trouver dans les lois de la République, dans l’affirmation de ses principes, une preuve tangible d’une politique clairement, ouvertement et volontairement discriminatoire.
Maintenant que cette question est réglée, il faut faire face à l’accusation annexe, qui est celle, non plus d’une culpabilité directe, mais d’une complicité tacite de l’Etat à l’égard de tels agissements. Que je sache, il existe des lois qui combattent les discriminations à l’emploi ou lors de l’accès au logement. Sont-elles appliquées ? Sans doute pas assez, puisque leur aspect dissuasif ne semble pas suffisamment puissant pour enrayer le phénomène. Y a-t-il moyen de les appliquer avec plus de fermeté, de rigueur, sans toutefois contrevenir aux principes élémentaires de la justice pénale (administration de la preuve, notamment) ? Je laisse la question ouverte. Par définition, l’embauche d’un nouvel employé ou le choix d’un locataire relève de processus discrétionnaires et discriminatoires, au sens propre et neutre du mot ; il s’agit de choisir. Le latin discriminare ne dit pas autre chose (« séparer, nuancer, différencier ») : que fait-on d’autre que cela lorsque l’on choisit ? Rien d’autre, on discrimine. Et pour cela, on applique des critères préalablement définis. Que des employeurs ou des propriétaires définissent comme critères déterminants (discriminants) des identités (prétendues et non pas objectives) raciales ou ethnique (voire de genre, etc.), il serait compliqué de le nier. Que cela soit scandaleux n’est pas à démontrer, nous sommes entre gens sérieux. Mais lorsque l’on a dit ça, on n’a rien dit ; comment, parmi la myriade de critères dont celui qui discrimine, choisit, dispose pour opérer sa sélection, déterminer celui qui a présidé au choix de la manière la plus souveraine ? En d’autres termes, comment parmi l’ensemble des cases que M. X – victime de discrimination manifeste en raison de son origine ethnique – semble remplir aux yeux d’un employeur ou d’un propriétaire lambda, établir de manière irréfutable que c’est bien ce critère qui a emporté son attention particulière ? La réponse me semble extrêmement difficile à donner, et surtout, elle est encore plus difficile à traduire en droit, à faire reconnaître par une instance juridique. Mon propos n’est pas là de conduire à un fatalisme déprimant, qui postulerait a priori qu’il est nul et non avenu de chercher à lutter – légalement et juridiquement – contre les discriminations, loin s’en faut, et il est primordial que la possibilité de mettre au jour un procédé inique tel que la discrimination à l’embauche ou au logement sur un critère ethnique (ou d’autres motifs fallacieux) s’accroisse. Mais enfin, la complexité qu’il y a à aborder pratiquement, concrètement cette question devrait inciter à une infinie prudence quant à une condamnation abrupte de « la République », de « l’Etat » dans son ensemble, sur le simple prétexte qu’il ne parvient pas à faire appliquer de manière rigoureuse une loi faite pour lutter contre ces discriminations indues. Soit-dit en passant, ce ne sont certainement pas les seuls exemples de lois dont le principe qui les guide est infiniment louable mais qui ne sont que trop peu appliquées pour véritablement prétendre endiguer le phénomène contre lequel elles luttent. Et cela concerne des sujets bien moins polémiques ou « idéologisés » que celui qui nous occupe.
Ainsi, il nous semble extrêmement cavalier, pour verser dans l’euphémisme, d’affirmer que la République ferait preuve d’une cécité coupable, voire d’une hypocrisie sur cette question. C’est surtout se tromper sur les termes de l’analyse ; la République est une idée, l’Etat est un appareil prescripteur, normatif, qui produit des lois, donc des normes. En cela, il doit tout mettre en oeuvre pour faire appliquer les principes qui les guident. C’est le sens des lois que nous venons d’examiner rapidement, sous un certain angle, et qui obéissent ainsi au postulat qu’en République, il n’y a que des citoyens, et non pas des individus se définissant par une origine ethnique, et partant, devant être traités différemment des autres citoyens. Que cette universalisme ne soit pas totalitaire, qu’il n’est pas irrigué les consciences jusqu’à éradiquer totalement toute forme de racisme ou de pensée en termes prioritairement ethniques, nous en sommes d’accord. Mais enfin, quel régime, quel idée politique y parvient ? N’y a-t-il pas de racisme(s) dans les pays anglo-saxons où cet universalisme que des mauvaises langues qualifient de « daltonien » n’a pas cours ? La situation n’est évidemment idyllique nulle part, pour la simple et bonne raison qu’il faut accepter de penser la politique dans ses limites ; qu’un Etat, voire une idée politique forte, détermine des règles, des normes de pensée du social, c’est entendu, et c’est son rôle ; que le propre d’un Etat soit de donner une performativité totale aux normes qu’il produit, qui y croit sérieusement ? Qui est assez sot – ou assez malhonnête – pour croire qu’il suffit de déclarer l’universalisme et l’absence du jugement selon des critères ethniques pour que toute manifestation d’une pensée en de tels termes, d’une action reposant sur la prise en compte de ces critères, disparaissent à tout jamais ? On le voit, entrevoir les limites – évidentes – de l’action politique, même lorsqu’il s’agit d’une idée forte traduite en normes, devrait conduire à une certaine indulgence quant à la responsabilité de la République dans l’existence de procédés iniques au sein des rapports sociaux. Étant entendu qu’il est impossible pour un État quel qu’il soit, pour un corpus de valeurs quel qu’il soit, pour un idéal politique quel qu’il soit, de décréter et de rendre effective la mise en adéquation de la réalité sociale et de ses principes, il nous apparaît que ces principes doivent être décrétés dans un rapport d’abstraction avec cette « réalité » ; « liberté, égalité, fraternité » ne sont pas des normes émergeant d’un contexte donné, d’un sous-pesage de la réalité sociale, ce sont des principes qui se justifient en toute circonstance, qui se pensent indépendamment de tout aléa contextuel, et qui doivent être défendus contre les vents et marées de la « réalité », et particulièrement lorsque celle-ci n’est que la formule pratique pour désigner une « actualité » regardée sous un certain angle, qui n’est ni bon ni mauvais, mais qui est situé, comme l’est toute tentative de description de la « réalité ». Il en va de l’universalisme républicain comme du triptyque de la devise nationale.




« …Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut,
Puisque le bas trempa dans une horreur féconde,
Et que le haut baigna dans les espoirs du monde… »
– Edmond Rostand, L’Aiglon



Les deux mains moites :

Mais, cher confrère (!), la question n’est-elle pas : est-ce qu’une telle idée de République ne rend pas impossible (ou beaucoup plus difficile) qu’une autre idée (qu’un autre type de régime) la question non « de l’intégration » (du coup) mais du vivre ensemble ou du bien-être de chacun (à défaut du bien être de tous ?) ? Ne sommes-nous pas comptables de nos principes ?




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