Vous reprendrez bien un peu de mépris ? 

Le mal en procès

C’est très clair. Le monde est partagé entre les gros veaux et les gens intelligents éduqués. Je le sais depuis que j’ai lu cet article. Heureusement notre bon maître nous explique ce qu’il faut faire.

Alors, oui, le type prend des précautions oratoires parce que quand même, il est plein de bons sentiments. En politique, je ne suis pas certain que cela suffise ni même que ce soit utile d’une quelconque manière, mais voyons plutôt ces précautions :

C’est désormais clair, il y a deux France.
L’une est éduquée, l’autre non.
Je ne parle pas de riches et de pauvres.
D’intelligents et de limités.
De racistes et de tolérants.
De sud contre nord, des quartiers riches contre les cités, etc, etc, etc.
Je répète, JE NE PARLE PAS de fracture morale (alerte aux trolls).
Je parle d’éducation* (pas de diplômes).

Il y a une France qui a poussé ses études et/ou travaillé sa vigilance culturelle, et il y a l’autre, frappée par l’illettrisme, le décrochage scolaire, le divertissement de masse, projetée dans la précarité culturelle, sociale et économique. Cette France-là vote Front National.

Il n’y a aucun mépris dans ces mots, juste un triste constat.

Aucun mépris, attention, nous voilà rassurés. Il le dit, il ne parle pas d’intelligents et de limités, tant pis si je ne sais pas bien ce que c’est qu’être intelligent sinon avoir travaillé sa vigilance culturelle ; tant pis si je ne sais pas trop à quel type d’intelligence il pense lorsqu’il dit que l’illettrisme, le décrochage scolaire et le divertissement de masse fait des gens peu éduqués (mais intelligents quand même). On voit bien le décalage qui se fait dans le discours même entre ce qu’on voudrait faire et ce qu’on fait réellement. Car l’intelligence dont il parle, c’est de l’esprit critique, ce n’est pas l’intelligence permettant de faire de la marqueterie, distinguer intelligence et les moyens voire les conditions de cette intelligence permet de se rassurer à bon compte mais je ne vois pas autre chose que de la sophistique dans le procédé. D’ailleurs, il ne parle pas non plus de diplômes mais d’éducation, cependant il parle de la France ayant poussé ses études, et, étant donné le « ou », avoir poussé ses études permet de se dispenser de vigilance culturelle, le claironneur se contredit donc. Du reste, sur les autres critères, 2 autres font références à la présence sur les bancs de l’école pendant sa jeunesse, ce qui porte le total à la moitié des critères permettant de qualifier quelqu’un qui vote pour le Front National. Et le faisant, il affiche un graphique illustrant le vote en fonction du diplôme. Alors oui je sais, il met un graphique « pour illustrer », « il n’a pas valeur de preuve » (voir la note). Nous voilà rassuré. N’importe qui sait que pour illustrer on peut mettre un tableau, une planche de BD ou que sais-je encore, mais lui non, il met un graphique. Ce serait une bonne idée pour le prochain Martine à la plage je pense : « alors j’avais pensé qu’au lieu de mettre Martine gambadant sur la plage avec un seau à la main et son copain René, on aurait pu mettre la courbe montrant l’évolution des exportations de pétrole du Venezuela, c’est joli ». Au minimum, si le blogueur a tenu à illustrer avec ce graphique, c’est qu’il ne devait pas trop le choquer, je mets rarement des affiches du Führer sur le blog (ou des tweets de Cambadélis), par exemple. Et pour cause, ça ne le choque pas puisqu’au fond cela le conforte. Il ne se demande d’ailleurs pas pourquoi 16% des diplômés du supérieur votent FN, sans doute qu’il faudrait sortir des arguments théoriques un peu plus puissants.

Venons-en, du coup, aux autres critères. On pourrait se demander ce qu’il entend par « précarité culturelle, sociale et économique » aussi, est-ce de l’insécurité culturelle de Laurent Bouvet ? Probablement pas puisque cette précarité culturelle c’est de l’absence de pensée comme le montrera la suite. Et puis la précarité sociale et économique c’est la cause d’une grande détresse, on l’imagine, et je suppose que c’est pour cela que l’on vote FN, pour des raisons essentiellement négatives. Bien sûr. Mais alors si ce sont des raisons négatives, comment se fait-ce qu’on ne vote plus PS, par exemple ? Ne serait-ce pas parce qu’il a abandonné le peuple ? Et si ce sont des raisons positives (parce que le FN est une force de proposition par exemple), que ne les donne-t-on pas ? On peut expliquer les comportements par les émotions (la peur, la haine… blabla) mais encore faut-il expliquer pourquoi on réagit de telle ou telle manière à une émotion.

Pour répondre à cette épineuse question, notre camarade de lutte et sociologue averti (voire chevronné) a heureusement fait des enquêtes poussées auprès d’au moins deux votants FN :

Cette idée a été confortée ce week-end en lisant l’article de l’Obs sur les électeurs du FN. Un des votants dit cette phrase : « Si on n’aime pas la France, on se casse en Islam ou dans un autre pays où la merde est tolérée. Voilà. »

On comprend bien que les mots ont perdu leurs sens, ou ne les ont jamais eus.
Pour ce graphiste, l’Islam est un concept vague qui ressemble à un pays, peut-être une région abstraite dans laquelle « la merde » est officielle. Pour lui cela n’a peu d’importance et l’on imagine bien qu’il ne l’a pas appris et n’a pas poussé le dossier : pas la peine. Une autre interviewée rajoute : « Excusez-nous d’être français ! On ne voit que les Arabes, les juifs, mais nous on fait quoi, on est où ? ». Pour Caroline, là aussi, c’est de la bouillie de concepts. On sent poindre une forme de haine qui s’accroche comme elle peu à des mots mal compris. On l’imagine devant sa télévision, le regard figé sur TMC, effrayée par ce reportage sur la BAC de Lyon, avec tous ces juifs et ces arabes en cagoule qui crient Alawakbar et portent des kippas en faisant chabbat avec des femmes en tchador, allez hop, emballé c’est pesé… Tout ça c’est pareil, c’est pas comme nous, c’est bizarre et ça fait peur…

Mettons de côté tous les biais lorsqu’on sélectionne comme ça, au hasard, un commentaire (à chaud ? Sélectionné par le journal de très grande qualité qu’est l’Obs… etc.). Mettons même de côté le mépris de classe dont le type se défiait cinq lignes au-dessus. Pour ce blogueur l’Islam n’est pas une civilisation, ou au moins une aire culturelle, c’est une religion (qu’on écrit normalement avec une minuscule, dans ce cas), et il plaque son ignorance sur le type qui est supposé ne pas savoir quel sens ont les mots. Peut-être en effet que le graphiste n’a jamais rien lu de Kepel, ou jamais visionné un dessous des cartes. Mais apparemment il se trompe moins que notre camarade de lutte. Heureusement, une deuxième interviewée devrait lever toute ambiguïté : elle a dit « Arabes » et « juifs », la gourde ! Bien sûr, cela n’a rien à voir avec l’abandon total du peuple (entendu comme « catégories populaires ») par le PS, comme l’avait théorisé Terra Nova, think tank d’eurobéats hallucinés (ici).

Puisqu’il faut illustrer, nous vous laissons savourer l’ironie de Brecht quoique cela ait été dit en d’autres temps et d’autres lieux :

« J’apprends que le gouvernement estime que le peuple a ‘trahi la confiance du régime’ et ‘devra travailler dur pour regagner la confiance des autorités’. A ce stade, ne serait-il plus simple de dissoudre le peuple et d’en élire un autre? »

Et c’est ce que fait le parti socialiste puisqu’aux oppressions réelles il préfère des catégories dont on se demande bien ce qui, socialement, en fait l’unité : Olivier Ferrand dit ainsi à Marianne (ici) « le coeur de la coalition ce sont les quartiers populaires. Ce sont les jeunes », si on enlève la jeunesse dont Bourdieu avait déjà dit qu’elle n’existait pas en tant que catégorie sociale, il reste effectivement les quartiers populaires : si ce n’est pas un cache sexe pour dire « les populations issues de l’immigration », je ne sais pas ce que c’est, d’autant que vues les sommes investies dans la ruralité par rapport à celles consacrées aux « cités », on pourrait difficilement ne pas penser à cette exotisation dont je parlais dans ma précédente note, et on pourrait difficilement dire que ce n’est pas à ces quartiers là qu’on pense quand on parle des quartiers populaires. Je ne sais pas si la dame qui s’exprime a lu le rapport de Terra Nova mais apparemment, on ne lui fait pas, quoiqu’elle soit illettrée ou qu’elle n’ait pas travaillé sa vigilance culturelle, cette gourde. Reste les juifs, bon et là, faut bien avouer, je ne sais pas. D’ailleurs je ne dis pas qu’il n’y a pas de racistes au Front National, mais de là à réduire le vote Front National à l’expression de son sentiment raciste, il y a un fossé que je ne franchis pas d’un pas aussi leste que notre blogueur – qui a des scrupules, avais-je oublié, puisque ATTENTION la fracture n’est pas morale.

Cette France non éduquée se retrouve dans des idées simples.

Le gentil c’est Nous. Le méchant c’est l’Autre.

Mais sinon la fracture n’est pas morale : il n’y a pas ceux qui voient les choses en noir et blanc et les autres qui voient le monde tel qu’il est en 50 nuances de gris. Là où on se tape les cuisses c’est quand on lit « Cette France non éduquée se retrouve dans des idées simples » et que juste après on reproche aux débiles (moi aussi je caricature) de voir le monde en noir et blanc. Mais attendez… je ne suis pas très vigilant intellectuellement mais n’aurais-je pas lu ceci juste au-dessus ?

C’est désormais clair, il y a deux France.

Je suis perplexe. Le temps de me remettre de ma sidération, je diffuse une courte interruption pour la séquence « mépris de classe » suivante :

Certains disent qu’ils sont cons. Je ne crois pas. Ils manquent simplement de munitions pour comprendre. Ils ne sont pas équipés pour la critique. Pas de références historiques, pas de mémoire, pas d’analogies, pas d’esprit de prospective, pas d’anticipation. Ils n’ont pas lu les philosophes, ni les essayistes, ni qui que ce soit qui pense. Ils n’ont pas défendu d’idées dans des dissertations, pas soutenu leurs pensées à l’oral. Cette France non éduquée vit dans l’instant présent, et l’instant présent est en crise, dominé par le terrorisme, le chômage, les allocations familiales.

Quelqu’un comprend ce que ça veut dire « pas con » chez notre analyste politique patenté ?

Au passage, on pourrait lui dire que ne pas vivre dans l’instant présent (en supposant qu’effectivement « ces gens » ne vivent que dans le présent, ce qui me paraît franchement douteux) c’est un luxe, aussi. Personnellement, ces gens ont très bien compris la trahison des clercs qui se traduit par exemple par le fait que le chômage augmente continûment malgré l’alternance bénie entre PS et UMP (ou LR) depuis 40 ans, laquelle augmentation touche notamment les plus vulnérables donc… les gens qui ont de faibles diplômes, et que « la revanche inconsciente du peuple moqué contre l’instruit prétentieux » n’est pas si inconsciente que ça.

Le point positif c’est que si on se concentre sur l’éducation alors on peut progressivement inverser la vapeur et ré-présenter à toute la population les bases d’une pensée solide qui rejette les idées obscures. C’est jouable. C’est long et compliqué, mais c’est jouable.

On passera sur l’estimation au doigt mouillé « ouais nan Jean-Charlie, c’est jouable ». On se demandera aussi comment peut se mener la guerre éducative exactement, sinon à l’école éventuellement (dont il critique d’ailleurs la décrépitude, c’est donc que finalement le problème se joue à l’école ? Je ne comprends plus rien). Et puis je passerai d’ailleurs sur la suite du post.

Concluons donc, en trois temps :

Premièrement, cet article est tout à fait typique d’une certaine catégorie de gens pétrie de bons sentiments qui ne sont que les cache-sexes de leur mépris de classe : le trait d’union tiré entre le niveau de diplôme et l’intelligence est évident malgré les dénégations de notre révolutionnaire en goguette comme il me semble l’avoir montré. Il ne faut d’ailleurs pas longtemps – quelques paragraphes – pour qu’il confonde à nouveau éducation et école. Il n’a même pas l’air de vouloir attaquer les médias (je n’ai pas lu le reste du blog) qui sont pourtant, si on l’en croit, la deuxième cause majeure de débilité intellectuelle chez « ces gens ». Ici comme ailleurs, le terranoviste préfère mépriser le peuple plutôt que se demander quelles sont ses préoccupations et il croit que les ouvriers ne votent plus à gauche par l’opération du saint-esprit et pas du tout parce que la « gôche » a fini par ne plus se reconnaître dans le PS. Bref, que c’est la faute du PS s’il a perdu les ouvriers. Pour la bonne bouche, un peu de Julien Dray, si vous doutez :

« Regardez bien la carte de France, elle est importante. Elle montre une ligne de fracture totale entre deux France: toute une série de régions qui sont des régions frontalières, qui ont le sentiment d’être envahies, agressées, ringardisées », qui « vivent le monde réel comme une agression, un déclassement, une angoisse », a analysé M. Dray sur RMC et BFMTV.

« Et il y a de l’autre côté une autre France, tout l’arc atlantique, toutes les grandes métropoles urbaines, qui vivent la modernité avec ses difficultés –elles ne disent pas que ça va bien–, mais plutôt une opportunité »

Du coup c’est le moment de vous balancer le graphique incriminé en début d’article :

DIPLOMES-FN

Deuxièmement, au sujet de ce graphique donc : il faut être d’une singulière mauvaise foi ou d’une ignorance crasse (attention, je ne dis pas que le blogueur est con, il manque simplement d’armes… blabla) pour le balancer telle une tarte à la crème sur le visage hiératique de BHL : ce graphique ne fait qu’illustrer une corrélation entre le niveau de diplôme et le vote (en quelle année, au fait?). Mais que ne sait-on pas que le niveau de diplôme est aussi corrélé à l’emploi et au salaire ? On pourrait très bien l’interpréter en disant que le PS a complètement oublié les catégories populaires et que celles-ci l’ont très bien compris et lui font donc un très gros doigt d’honneur. Paradoxe de cette gauche qui n’a plus de gauche que de nom.

Troisièmement, je rappellerais le principe de charité de Davidson dans De la vérité et de l’interprétation : il faut prêter à autrui des raisons d’agir, c’est-à-dire qu’il faut lui prêter de la rationalité. Cela ne signifie pas qu’il a forcément raison, mais qu’au moins il n’est pas uniquement mu par ses passions (tristes, évidemment) et qu’il a, comme nous, des raisons de faire ce qu’il fait. Bref, cesser de croire, comme Hannah Arendt en son temps que le « mal » n’est imputable qu’à l’absence de pensée, ce qui n’est jamais que le retour de la théodicée : Eichmann savait ce qu’il faisait, les électeurs du FN aussi, on peut considérer que ce n’est pas bien, mais pas qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils font.

Pour finir, le coup de gueule admirable de quelqu’un qui a grandi dans le Nord (je peux donner le lien à qui le veut, mais pour des raisons de confidentialité je ne veux pas mettre ici la source) :

Message de service : ça va, votre mépris de classe se porte bien ? Depuis dimanche, je vois fleurir les explications du vote FN. Les stats à la con sur le niveau de diplôme de l’électorat (sans autre variable, bravo), les infog « humoristiques » sur les régions « FN » vs l’audimat de Confessions Intimes (qu’est ce qu’on se marre). Je vois vos commentaires condescendants sur les « sans diplômes », les  » populations fragiles », les « chômeurs », les  » alcooliques », les « bouseux »… Et je vois vos grandes idées pour éduquer tout ce petit monde… Le moins qu’on puisse dire, c’est que vous me faites bien mal au ventre.

J’ai vécu 20 ans entre la Picardie et le Nord Pas de Calais.

« Les sans diplômes et même pas le bac » comme vous dites, c’est ma mère, fille d’ouvrière, qui trime depuis qu’elle a 17 ans et grâce à qui j’ai pu investir autant mes études, et qui m’aide encore aujourd’hui autant qu’elle peut. C’est elle qui fout la merde avec son asso dans les établissements qui produisent des catastrophes écologiques. Ceux que vous nommez avec dédain « les alcooliques » c’est mon père, abstinent depuis plus de deux ans qui investit depuis tout son temps pour Alcool Assistance dont il est secrétaire départemental. À 65 ans, son engagement tant associatif que politique, ferait pâlir la plupart d’entre vous.
Je suis fière d’eux.

Depuis dimanche, je me rappelle de la tête des profs et des directeurs d’étude quand je dis d’où je viens. Cet étrange étonnement mêlé de pitié qu’on n’a jamais demandée. Je me rappelle de celles et ceux qui me demandaient si le nord c’était bien comme dans Bienvenue chez les chtis. Qui se foutaient de mon accent. Qui riaient quand je disais que mes sorties scolaires se faisaient à la ferme. Bref. J’ai mal au ventre.

Votre mépris de classe qui s’étale au grand jour, j’aimerais bien ne pas le recevoir en pleine gueule. Je n’en peux plus.

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