Et si la chasse…

… pouvait respecter la nature ?

Le quartier de viande - Monet - 1864

Monet – 1864 – Le quartier de viande

Réflexion proposée par une certaine M. P. qui se reconnaîtra.


Je précise que je ne dis rien ici des conditions d’élevage et d’abattage des animaux qui sont systématiquement violentes pour les animaux (comme me l’a fort justement rappelé M.P.), mon propos n’est pas là.

Dans l’émission On n’est pas couché, Aymeric Caron (ancien chroniqueur de l’émission) est venu présenter son livre Antispécisme dont le contenu ne surprendra personne (étant donné le titre) : il s’agira de défendre la position selon laquelle il existe un pendant au racisme qui est le spécisme, c’est-à-dire la hiérarchie (imposée par l’espèce humaine) entre les différents animaux (y compris l’homme, tout au-dessus).

Deux choses retiennent mon attention : d’abord la téléologie de M. Caron, pour lui l’égalité est à venir et viendra, le véganisme (la non-consommation sous quelque forme que ce soit de nourriture ou de produits – cuir, laine… – impliquant l’exploitation d’animaux) n’est qu’une question de temps.

Surtout, et deuxièmement, l’idée suivante à la suite d’une objection de Yann Moix :  la biologie a montré qu’il y avait une continuité évolutive entre humains et animaux. Du coup, il est absolument inique d’introduire une discontinuité morale.

Remarque : d’abord notons qu’il est très étonnant d’adosser la morale à une considération biologique, Aymeric Caron le refuserait probablement en ce qui concerne le mariage pour les couples de même sexe.

Qu’il y ait une continuité évolutive n’induit évidemment pas une continuité morale. Bien sûr, cela nous permet de réfuter l’idée selon laquelle l’homme aurait une place à part parmi les animaux, et surtout une substance différente (l’âme par exemple). La recherche montre ainsi que toutes les différences spécifiquement humaines se retrouvent à un degré moindre chez d’autres espèces (langage, utilisation d’outil, main… etc). Néanmoins la différence de degré peut faire émerger des différences essentielles : qu’on trouve des balbutiements de langage chez le chimpanzé n’empêche pas que le meilleur des bonobos (chimpanzé nain) a les facultés intellectuelles d’un enfant de cinq ans. Or, il est évident qu’un enfant de cinq ans n’est pas ce qui se fait de plus abouti dans l’espèce humaine, même s’il peut être gros de qualités extraordinaires. Bref, la différence spécifique de l’homme c’est qu’il cumule un certain nombre de qualités, poussées bien plus loin que dans n’importe quelle espèce, et que ces qualités lui permettent abstraction, morale, technique… etc, qui ne sont même pas à portée de rêve du plus intelligent des primates non-humain ; une différence essentielle émerge de la somme ou de la combinaison des petites différences. La véritable continuité est donc ailleurs, me semble-t-il et se trouve dans la capacité à souffrir. Il faut donc que la souffrance soit un critère moral. C’est ce qu’essaye d’établir Peter Singer dans son livre bien connu La Libération animale (1975).

Mais la souffrance peut-elle en être un, du moins un critère fondamental (au sens de : qui est au fondement de tous les autres) ? Je prétends que non pour un certain nombre de raisons. Pour aller vite (ce n’est pas l’objet ici) : il ne faut pas confondre faire mal (douleur) et mal faire (moralité), et il est probable que parfois il faille faire mal pour bien faire. En considérant l’éducation ou l’instruction, la question de l’usage légitime de la violence (au moins symbolique) est posée tous les jours : « sermonner », « disputer » un élève, ce n’est pas agréable pour lui, mais c’est une façon de poser des limites. Mettre une (très) mauvaise note c’est une façon d’envoyer un signal négatif sur le niveau d’acquisition d’un savoir. Et ainsi de suite. Je ne crois pas qu’on puisse y échapper et je ne crois pas du tout en l’étrange discours que l’on entend parfois selon lequel il suffirait de mettre un 8 plutôt qu’un 6 sous prétexte que le 6 est traumatisant.


Venons-en du coup à la chasse : dans l’idée que la chasse c’est mal, on veut en général dire que la souffrance animale occasionnée serait évitable car en effet traquer un sanglier, un cerf ou quoi que ce soit d’autre ne doit pas être extrêmement drôle pour l’animal. L’argument le plus courant de la régulation des populations d’animaux qui pourraient devenir nuisibles est en général écarté d’un revers de la main car les hommes seraient responsables de l’éradication des prédateurs des dits nuisibles. Soit. Mais désormais il n’y a plus de prédateurs. On peut discuter de l’opportunité de les réintroduire, il est vrai. Et certainement ce serait une bonne chose. Mais doit-on le faire systématiquement ? Ou plutôt, doit-on par principe être placé devant l’alternative suivante : laisser proliférer les nuisibles ou réintroduire le loup (ou l’ours ou ce que vous voulez) ? On peut imaginer en effet qu’il y a des cas où ce ne sera pas possible (par exemple à cause de l’aspect très touristique d’un bois, ou peut-être à cause de populations fragiles de certains animaux qu’on ne veut pas voir décimées) ou des cas où les loups eux-mêmes pourraient proliférer jusqu’à devenir invasif. Pourtant, dire cela, n’est-ce pas dire que nous devons sous-traiter la question de la régulation des nuisibles ? A moins d’imaginer que nous n’avons rien à dire quand un sanglier se retrouve dans un jardin, la question se pose pourtant. Or, introduire des loups ou chasser le sanglier (je prends l’exemple du sanglier parce que c’est assez emblématique, mais on pourrait prendre d’autres exemples) cela revient exactement à la même chose, sauf que dans le deuxième cas on garde les mains propres. Mais n’est-ce pas une opération de bonne conscience plus qu’autre chose ? La position consistant à s’interdire de tuer un animal par principe n’est-elle pas la position exactement symétrique de la position dénoncée par quelqu’un comme Aymeric Caron ? En bref, ne peut-on pas être respectueux lorsqu’on tue un animal ? Et on retombe sur la question de la souffrance comme critère moral. Encore une fois, je ne crois pas que l’affrontement ou la mise à mort interdise le respect : les récits guerriers abondent de ce type de considérations alors même qu’on va se massacrer joyeusement (bien sûr, il faudrait faire la part du fantasme) et n’oublions pas que le taureau de Corrida peut être gracié en de très rares occasions, par le public (je ne suis pas pour la Corrida, je précise, même si c’est un beau spectacle).

Qu’il y ait des excès (le mot est faible) dans l’occupation des territoires et des sols, notamment à cause de l’élevage, c’est un fait et tout le monde en sera d’accord. Mais la question est-elle de se retirer du monde et de la nature, ou simplement d’y trouver sa place ? Il me semble qu’une façon de respecter la nature c’est de travailler avec (selon l’heureuse expression de Catherine et Raphaël Larrère dans Penser et Agir avec la Nature). Donc de ne pas se mettre dans une position de surplomb : la condition de dominant n’est pas une fatalité et il n’y a donc pas lieu de couper tout lien avec les animaux sous prétexte que tout contact serait forcément porteur du péché. L’espèce humaine a des intérêts à vivre et je ne vais pas laisser proliférer les limaces (l’antispécisme de Caron ne fait pas de distinction a priori entre le gastéropode et le mammifère, ne lui en déplaise, donc prendre l’exemple des nuisibles n’est pas du tout malhonnête contrairement à ce qu’il dit) sur mes salades ; exemple pris, donc, pour éviter la réponse qui consisterait à dire qu’il suffirait de faire des murs autour des jardins pour éviter les sangliers, ce qui consiste très exactement en l’idée que nous devons, face à une situation de concurrence homme/animal, choisir forcément de nous replier et d’éviter le contact avec la nature. Or, je ne suis pas certain que regarder ou interagir avec la nature derrière une vitre (autant pour les zoos) soit une façon très intéressante de renouer avec la nature. La question me semble donc plutôt de la mesure. Parce que je ne crois pas qu’on puisse éviter les interactions, éventuellement violentes, avec les animaux, tout simplement parce qu’il y a des conflits d’espace ou de ressources et qu’à moins de vivre dans des tours de verre séparées radicalement de tout espace naturel nous devons forcément penser la question des interfaces homme/nature. Notre avantage étant que nous pouvons (devons ?) tenter de régler les problèmes de la façon la moins violente possible. Il me semble que si l’on veut vraiment être continuiste comme le prétend Caron, alors c’est plutôt dans cette direction qu’il faut aller : éviter la violence, mais ne pas pour autant fantasmer les rapports avec la nature.

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5 commentaires

  1. Hey,
    Je n’ai pas vu l’interview (ni lu le bouquin), mais tel que tu le rapportes, l’argument de la continuité évolutive pour soutenir la continuité morale est effectivement mauvais. Une meilleure utilisation des arguments évolutionnistes est possible une fois qu’on a accepté le principe de la souffrance comme critère moral. La continuité biologique peut alors servir à montrer que les animaux non-humains peuvent sûrement eux aussi souffrir, puisque nous humains pouvons souffrir. D’où il faut les prendre en compte dans notre morale.

    Ton but est ensuite de montrer que la souffrance ne peut pas être un critère moral fondamental. Tu sembles vouloir remplacer le critère de la souffrance par un critère de « respect » (« En bref, ne peut-on pas être respectueux lorsqu’on tue un animal ? Et on retombe sur la question de la souffrance comme critère moral. »). Soit. Mais je n’ai pas bien compris l’argument contre le critère de la souffrance. Tu montres bien que l’argument classique contre la chasse est mauvais, si on se donne comme principe de ne pas nuire directement aux animaux. Faire souffrir soi-même ou bien sous-traiter à d’autres animaux devrait être moralement équivalent. Or le principe de non nuisance directe ne satisfait pas cette intuition. Donc il est à rejeter. Et jusque là je suis d’accord. La plupart des « défenseurs des animaux » semblent accepter ce principe de non nuisance directe, et donc on peut leur opposer cet argument.
    Mais de là on n’est pas obligé d’écarter définitivement le critère de la souffrance. Il suffit seulement de le reformuler de manière plus cohérente, et plus utilitariste, comme Singer l’envisageait j’imagine. Toutes les souffrances sont à éviter, pas seulement celles qui découlent « directement » de nos actions. Selon cette position, la chasse n’est plus trop critiquable, par contre l’élevage reste très critiquable. La souffrance du monde animal indépendamment des humains devient aussi critiquable (et de plus en plus étudiée dans les cercles utilitaristes, ou du moins conséquentialistes: exemple ici http://www.animalcharityevaluators.org/research/foundational-research/wild-animal-suffering/ )

    Je serais intéressé par ce que tu mettrais dans ton critère de respect. S’agit-il simplement de dire que les intérêts humains comptent plus que les intérêts animaux (qui consisteraient simplement en l’évitement de la souffrance), ce qui nous permet d’agir moralement en produisant des souffrances animales supérieurs aux avantages que cela procure aux humains? Dans ce cas, on reste dans des termes très proches du critère de la souffrance. Ou bien autre chose?

    PS: j’ai l’intention de répondre à ton mail de février, très bientôt !

    1. Merci pour ton commentaire !
      Alors mon but n’est pas exactement de montrer que la souffrance n’est pas un critère fondamental. C’est plutôt une remarque en passant. Mais s’il faut développer, je dirais que cette question de la souffrance vient de mon scepticisme à l’égard de l’utilitarisme qui prétend se passer d’évaluation strictement morale pour la remplacer par un calcul des joies et des peines. Comme si la joie et la peine était sans contestation possible les meilleurs critères moraux possibles.

      Or, il me semble qu’on réintroduit partout des critères moraux ad hoc, par exemple quand il faut juger pour savoir s’il vaut mieux un peu de souffrance pour une plus grande joie, ou si on doit se passer de la possibilité de faire souffrir et ainsi de suite. Je prétends que poser des principes est plus adéquat. Ce n’est pas exactement la même démarche parce qu’on ne pose pas des absolus méta-moraux et indépassables. Par exemple le principe d’éviter de faire souffrir est évidemment un bon principe, mais il peut être pondéré par des impératifs dont la pertinence est plus grande à un moment donné, sans avoir besoin de se justifier par la plus ou moins grande souffrance : par exemple, former des esprits libres me paraît justifier que l’on « force » les enfants (au moins jusqu’à un certain âge, peut-être quand leur raison leur permet de décider en connaissance de cause) à aller à l’école, sans se lancer dans d’improbables calculs en fonction desquels on finira par déduire que cela leur fait en moyenne plus de bien (mais qu’est-ce que ce bien ? D’après quels critères ? et on retombe sur ce que je disais plus haut sur l’introduction de critères ad hoc) d’aller à l’école que de ne pas y aller même s’ils n’ont pas envie (alors je sais que c’est l’objet de ta recherche, donc je te laisse me corriger). Je le dis au passage, mais on peut lire Le Meilleur des mondes de Aldous Huxley comme cela : pourquoi cette « utopie » nous paraît épouvantable alors que tout le monde est heureux ? Justement parce qu’une existence humaine ne saurait se réduire au fait qu’elle est heureuse.

      De ce point de vue je suis plutôt « perfectionniste » (moralement) voire déontologiste que utilitariste. Focaliser sur la joie et la peine me paraît être une manière d’oublier que ce ne sont pas nécessairement des critères pertinents (jusqu’à un certain point) pour les individus eux-mêmes. Pas sûr d’ailleurs que les intérêts (au sens d’être intéressé par quelque chose, pas d’être intéressé à quelque chose, je ne parle pas forcément d’intérêts matériels) d’un individu se confondent avec ce qui lui apporte de la joie ou de la peine.

      1. PS : Priscille Touraille dans hommes grands, femmes petites parle en effet de ce nouveaux paradigme en ce qui concerne la souffrance (notamment en biologie de l’évolution), mais elle ne le fait pas en utilitariste.

  2. Ok, effectivement on part de principes méta-éthiques complètement différents (comme on l’avait déjà constaté l’année dernière à Lyon). J’ai toujours du mal à penser une théorie morale qui ne poserait pas des principes « indépassables », comme tu dis.
    Et en passant, et de manière un peu provocatrice, le monde imaginé par Huxley me convient tout à fait 😀

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