Et quid de ce que nous serons ?

race-et-histoire

La notion de culture est au minimum très confuse mais la confusion n’empêche pas que l’on utilise le terme sans arrêt. D’ailleurs c’est sans doute son utilisation frénétique qui rend la définition délicate. Dans les années 50, A.L. Kroeber et C. Kluckhohn, dénombraient déjà plus de 150 définitions différentes par exemple. Ne peut-on pas cependant dégager certaines caractéristiques qui permettraient peut-être d’y voir plus clairement au milieu des appels à la civilisation, à la préservation des valeurs et à nos ancêtres qui sont Gaulois ?

« On voit donc que la notion de la diversité des cultures humaines ne doit pas être conçue d’une manière statique. Cette diversité n’est pas celle d’un échantillonnage inerte ou d’un catalogue desséché. Sans doute les hommes ont-ils élaboré des cultures différentes en raison de l’éloignement géographique, des propriétés particulières du milieu et de l’ignorance où ils étaient du reste de l’humanité ; mais cela ne serait rigoureusement vrai que si chaque culture ou chaque société était liée et s’était développée dans l’isolement de toutes les autres. […] Les sociétés humaines ne sont jamais seules ; quand elles semblent le plus séparées, c’est encore sous forme de groupes ou de paquets. »
Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire

« Et à côté des différences dues à l’isolement, il y a celles, tout aussi importantes, dues à la proximité : désir de s’opposer, de de se distinguer, d’être soi. […] Par conséquent, la diversité des cultures humaines ne doit pas nous inviter à une observation morcelante ou morcelée. Elle est moins fonction de l’isolement des groupes que des relations qui les unissent. »
Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire

J’aurais bien aimé écrire clairement ce que j’avais à dire, mais j’avais pas mal de choses à dire. Il aurait fallu que j’ai un art de l’aphorisme. Au lieu de courtes phrases débordantes de sens, vous aurez donc un texte long et des idées confuses.

  • Culture versus nature : La culture désigne d’abord le travail de la terre, l’agriculture donc. Voilà une première définition donc : la culture c’est le produit de la transformation par le travail de la nature. Définition assez classique mais problématique parce qu’il n’est pas bien sûr que lorsqu’on regarde un objet culturel on puisse distinguer ce qui vient de la nature de ce qui vient de la culture : lorsque l’on observe un tabouret en bois, ce qui est naturel c’est donc le bois et ce qui est culturel (artificiel, ici) c’est sa forme, pourtant le bois a été transformé avant d’être utilisable et peut-être même les arbres ont-ils été plantés pour en tirer le bois. La culture désigne en premier lieu le monde des créations humaines même s’il n’est pas sûr que l’on puisse aisément séparer le culturel du naturel : le corps est naturel et pourtant il est traversé de part en part de culture et ses capacités ou possibilités sont grandement altérées ou augmentées par la culture sans qu’il soit évident qu’on puisse dire où s’arrête ce qui est naturel et où commence ce qui est culturel : un homme fort l’est peut-être parce qu’il a des prédispositions mais sans appareils de musculation, un travail qui sollicite sa force, les progrès de la médecine et de la diététique, il ne pourrait pas l’être. C’est pourquoi on distingue en général l’acte de la puissance puisqu’il y aura dans l’être une nature qui peut être ou non actualisée : tel homme s’il est nourri et travaille convenablement pourra devenir fort. Précisons cependant que l’on désignera plutôt par culture un résultat ou une entreprise collective : que quelqu’un fasse de la musculation, n’est pas en soi une activité culturelle (même s’il cultive son corps), en revanche, le lancer de tronc qui nécessite de se muscler un peu est une particularité culturelle. Ce qui donne un sens à une activité c’est qu’elle se place dans un réseau d’activités semblables.

  • La culture est collective : En effet, elle est le fruit d’un travail collectif. Cela signifie que le travail de transformation de la nature n’est culturel qu’en tant qu’il a un sens. Si j’arrache des fleurs en marchant, ce n’est pas de la « culture », en revanche si je fais des arrangements floraux ou que j’entretiens un parterre en arrachant les mauvaises herbes, je participe peut-être d’une certaine culture horticole des « jardins à la française ». On se référera ici à l’utile explication que donne John Searle dans la Construction de la réalité sociale à propos des institutions : ce qui est proprement humain, fondamentalement, c’est d’ajouter des règles d’utilisation ou de manipulation à des objets ou des faits qui n’en n’ont pas par eux-mêmes. Ainsi, je peux décréter que telle montagne est en fait un dieu ou que ce téléphone est un marteau (au théâtre par exemple) ; de la même manière, je peux faire que deux personnes passent du statut « célibataire » au statut « marié » moyennant un certain nombre de conditions définies à l’avance (consentement, acte en mairire… etc). Pour Searle, c’est cela une institution : le produit de règles collectivement mises en place et qui s’imposent donc aux individus tout en ayant besoin d’eux pour exister. En somme, la culture serait le produit d’une faculté à faire « comme si » ce qui était présent « objectivement » avait des propriétés autres que celles qu’il est censé avoir.

  • La culture est un phénomène intentionnel : La culture renvoie donc au sens que donne à des actions ou des événements un groupe. Introduisons une petite complexité en faisant remarquer qu’il existe des régularités dans le monde social qui ne sont pas intentionnelles et pour lesquelles on parlera malgré tout de « culture ». Ainsi, lorsque l’on parle de « culture du viol », il ne s’agit pas de dire qu’il y aurait une tradition bien établie et codifiée selon laquelle les femmes seraient violées (par exemple rituellement). Pourquoi parle-t-on de culture, dans ce cas ? Revenons à l’expression : « culture du viol » désigne le phénomène visible et repérable dans une société selon lequel l’état des rapports homme/femme prédispose les individus à chosifier les personnes féminines voire à les nier dans ce statut de « personne », ce qui conduit dans certains cas à les violer sans que ce soit perçu comme un crime ou un délit ou en tout cas sans que cela soit perçu comme quelque chose de très grave. Ainsi l’affaire Brock Turner a montré comment le père d’un enfant probablement bien sous tout rapport a pu défendre son fils et charger sa victime alors même que son fils l’avait abusée (précisons que l’affaire dit sans doute autres choses sur le racisme ou la question sociale aux États-Unis mais passons, ici) en présence de témoin. Ici, on parlera donc de « culture du viol » non pas parce qu’il y aurait une pratique du viol ritualisée (même si, dans le cas des fraternités, on pourrait se demander) mais parce que le viol massif est la conséquence ou du moins le résultat d’un ensemble de représentations qui conduisent à réifier les femmes.

« La vie [de Brock] ne sera jamais celle dont il avait rêvé et pour laquelle il avait tant travaillé. C’est un prix élevé à payer pour 20 minutes d’action en 20 et quelques années de vie. » – Le père de Brock Turner, défendant son fils

Une fois ces considérations liminaires posées et si on récapitule, sera « culturel » un ensemble de pratiques, de rites, de représentations ou d’habitudes ayant un sens explicite ou implicite pour un groupe suffisamment large. Bien évidemment, la largeur du groupe est un problème en soi : est-ce que si j’utilise des néologismes avec mon meilleur ami, je peux qualifier cela de « culture » ? Probablement non, mais on voit bien que si un grand nombre de groupes d’adultes ou d’adolescents se prêtent à ce petit jeu, cela peut devenir une culture – ainsi pour le « verlan ». On parlera alors éventuellement de sous-cultures, de culture populaire ou de culture de rue, étant entendu que toute culture peut changer de statut et que tout embryon de culture peut disparaître aussi vite qu’il est apparu. Ce qui caractérise la culture, sans qu’on puisse beaucoup mieux la cerner il me semble, c’est qu’elle est collective, sensée et très labile. Tout cela apparaît assez indéterminé mais au fond cette incapacité de caractériser davantage la culture ne correspond-elle pas à l’objet que l’on essaye de saisir ?

Prenons par exemple ce qu’on appelle la « culture française ». S’il y a bien des traits culturels que l’on retrouve exclusivement (ou presque) dans notre pays comme manger du foie gras, des huîtres ou des marrons à Noël, cela ne signifie pas que chaque habitant de notre pays mange du foie gras pendant les fêtes. C’est le problème des moyennes : peut-être que la France est le pays qui mange le plus de foie gras, peut-être que les « Français » sont le peuple d’Europe qui va le plus au cinéma, mais cela ne signifie pas que chaque Français va voir un film tous les dimanches ou se gave de foie gras tous les 25 Décembre. Parmi la population française, une partie y va chaque soir et certains n’y vont pas du tout. Ainsi, le terme même de « culture nationale » est très problématique : si l’on veut dire que l’on a plus de chance de trouver dans un pays une personne faisant telle ou telle chose, alors très bien – ce n’est sans doute pas pour rien que l’on dit que les Suisses ou les Allemands sont rigoureux. Mais, en réalité, si l’on veut parler de culture, il faut être plus spécifique.

Lorsque l’on parle de « culture française » on envisage très souvent une culture à laquelle ne se réfère qu’une partie de la population. Certes, la majorité des Français connaît Victor Hugo, mais s’il fallait savoir quand a vécu le grand homme ou quels livres il a écrit, il y a fort à parier que la proportion de gens connaissant ces détails chuterait drastiquement. Conséquemment, il faut abandonner l’idée d’une culture nationale comme grand bloc monolithique ; ce qui ne signifie pas abandonner tout espoir de faire accéder par exemple les élèves à des monuments littéraires mais cela implique que la culture ne descend pas du ciel.

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Crocuta crocuta, ou hyène tachetée. De rien.

Tous les enseignants ou les éducateurs, tous ceux qui s’occupent de culture savent qu’il y a besoin de médiation culturelle : il faut de ce point de vue distinguer l’accessibilité du savoir ou de la culture et l’accès effectif. Les pages wikipédia ont beau s’ouvrir en grand aux écoliers du monde, tous (c’est peu de le dire) ne s’y plongent pas avec délice pour se demander ce qu’est crocuta crocuta. Voici donc une autre caractéristique de la culture : elle n’a rien d’innée et par conséquent elle s’apprend, se forge et… se cultive. C’est sans doute la principale différence d’avec ce qu’on considère d’ordinaire comme étant naturel : rien d’automatique. En réalité, la question d’une culture nationale se pose justement du point de vue de la « nation » qui est censée être une communauté (élective, en France) unie par des valeurs communes, par exemple républicaine. Malheureusement (ou heureusement), une fois passé le stade de l’incantation au sujet des fameuses valeurs républicaines (et j’estime être républicain), il n’est pas certain qu’il reste grand chose. Ce que l’on appelle la « culture française » s’évanouit lorsqu’on essaye de le saisir à une échelle nationale. Qu’est-ce que, du coup, la culture française ? Le président Sarkozy qui a toujours réponse à tout avait, là aussi une réponse : « C’est dire ce que nous sommes ». Mais Alain Mabanckou rajoute malicieusement dans son livre Le sanglot de l’homme noir :

Et quid de ce que nous serons ?

IlAfficher l'image d'origine faut donc parler de la culture au conditionnel et au pluriel : il n’y a pas une culture française mais des cultures françaises et elles ne vivent que tant qu’on les fait perdurer, c’est-à-dire qu’on les transmet. Mais cette fragilité est aussi condition de sa labilité : les cultures se pénètrent et dialoguent. Les merguez sont arrivés sur les barbecues et les Français sont les plus gros consommateurs de pizza d’Europe sans oublier qu’ils boivent du thé, du café et mangent du chocolat. Certains desserts fort appréciés comportant du chocolat ou du café et « traditionnels » sont d’ailleurs entrés dans le patrimoine culinaire français (forêt noir, opéra, etc).

Qu’est-ce que la culture française, alors ? C’est un ensemble d’habitudes, de rituels et de rites institués que l’on pratique régulièrement et couramment davantage en France qu’ailleurs. Ils ont une valeur, celle que leur accorde ceux qui s’y attachent et qui les perpétuent mais ils se sédimentent à travers des commémorations, des mises en valeur, des transmissions. La culture c’est donc à la fois ce qu’on fait spontanément et librement et ce qu’on tient à transmettre. Il n’y a pas de culture qui existe par elle-même, par le simple effet de son attractivité : il faut sans cesse la relancer, la réinvestir. Ainsi fêter Noël c’est à la fois le goût personnel de la fête et l’envie de la fêter mais aussi la perpétration par les mairies (les illuminations), les entreprises (l’arbre de Noël) de la fête. La culture ce n’est pas seulement des individus qui choisissent selon leurs goûts, ce sont aussi des individus qui sont emportés (quoiqu’ils puissent refuser : on n’est jamais obligé de fêter Noël par exemple). En somme, la culture est, comme on l’a déjà dit, un phénomène qui passe par les individus et leur volonté mais également qui s’impose à eux : c’est une question identitaire en ce qu’elle permet d’identifier (ah, on est dans le pays de la tuile ronde) et de s’identifier (« permettez que je joue du biniou ma bonne dame, je suis Breton »). Mais l’identité est un projet, une projection pas le décompte éternel de ses faits de bravoure ou de ses étiquettes : l’identité ce n’est pas « ce que je suis » (car c’est toujours ce que je rêverais d’être) c’est « ce que je fais » : ce que je fais est indéniable et dit plus surement qui je suis que ce que je me figure être. C’est mon côté Wittgenstein : il n’y a pas d’intériorité. C’est aussi mon côté matérialiste : l’être est acte et réalisation, il n’y a pas d’être dans la tête ; on pense quand on écrit, on est quand on fait (ou quelque chose dans ce goût-là). La culture peut-être identitaire mais l’identité ce n’est pas le pays des certitudes et des droits de naissance. Pour cela la tradition française du plébiscite vise plus juste que celle du sang ou de l’ethnie.

Toutes ces caractéristiques font de la culture un phénomène mouvant et instable dont les contours n’épousent pas toujours les frontières administratives ou géographiques : le marché de Noël allemand se retrouve jusqu’en Alsace, le coca-cola est consommé en France comme aux États-Unis mais moins, mais plus qu’au Kenya ; les moules-frites descendent dans le Nord de la France. Il faut donc parler « d’aires culturelles » plutôt que de cultures nationales : la Nation a sa part dans la promotion culturelle, et d’abord parce que la Nation se confond de nos jours assez bien avec l’État, lequel a le pouvoir d’impulser, de conserver, de protéger. La TSA (La taxe sur le prix des entrées aux séances organisées par les exploitants d’établissements de spectacles cinématographiques, anciennement Taxe Spéciale Additionnelle) est une manière de protéger la production culturelle française puisqu’elle permet que soient financés par l’intermédiaire du CNC des productions nationales. On perçoit par là, encore, que la culture est une affaire aussi bien spirituelle que matérielle : voir un film est une sacrée histoire même si les données numériques du DVD sont facilement copiables ; c’est-à-dire que la culture a un coût et une matérialité et qu’elle peut mourir écrasée.

Au total, on sait ce que la culture n’est pas : homogène, unique, rigide. « Quand je vais à Rabat, je suis heureuse d’être à Rabat, heureuse de voir leur mode de vie avec leur culture, leurs couleurs, leur alimentation, leur identité. Quand je suis à Beaucaire, je n’ai pas envie d’avoir le sentiment d’être à Rabat. » Ces propos sont ceux de Marine Le Pen, le 22 février 2014. Quelle conception de la culture transparaît ? Il s’agit d’une chose fragile (d’accord) mais fixe et appartenant en propre à un peuple/nation/groupe et les groupes ne peuvent pas se mélanger, ou plutôt ils ne le doivent pas. Chacun chez soi en somme. C’est avoir une vision morte de la culture française, on n’a pas le droit de la préempter de cette manière car En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut ou Gagner la guerre de Jaworski (qui emprunte ses inspirations à l’Italie renaissante, le salaud!) côtoient bien dans les librairies les James Ellroy ou les Jiro Taniguchi (on murmure même qu’il y aurait des Alain Mabanckou et des Edward Saïd) ; je ne vois guère la menace et même plutôt une bonne nouvelle pour la vitalité d’une littérature qui sinon serait bien vite sclérosée et forcée au ronron du nombrilisme. Vivre et laisser vivre ne veut pas dire tout abandonner en rase campagne : on peut défendre les productions culturelles de qualité, on peut encourager les gens à aller au cinéma ou au théâtre sans pour autant se sacrifier à l’autel de l’Autre fantasmé, irrémédiablement différent. C’est une fausse idée de ce qu’est la diffusion culturelle, la culture qui vient à nous est filtrée, lue et relue à travers les préoccupations de l’heure et les soucis d’une époque. Si le Traité sur la tolérance de Voltaire est ressorti après les attentats ce n’est évidemment pas pour le plaisir de lire Voltaire (même si certains le font pour cette raison), mais parce que l’auteur ancien se trouvait lire notre époque mieux que nous le faisons. Ainsi, quand bien même plus un patronyme français (disons, typique (?) français) n’apparaîtrait sur les couvertures à la rentrée littéraire que la rentrée littéraire serait bien française quand même. Dans l’histoire, on y gagnerait un peu d’ouverture et un peu de conscience : les Belges nous moquent assez (et ils ont raison) sur notre égocentrisme et sur notre absence de connaissance de ce qui sort un peu de chez nous. La faute à qui ? Je ne sais pas, mais on mesure l’état de notre politique disons traditionnelle à cette absence quasi totale de vision, et à ce mélange de médiocrité et de pusillanimité. Oh, il est sans doute vrai que d’autres causes contribuent à obscurcir l’avenir, il est vrai que les médias ne font sans doute pas leur travail très correctement, il est vrai que louer un Martin Weill dont le travail certes utile mais qu’on aimerait destiné à Mon petit quotidien est pourtant vanté comme un apôtre des sujets « internationaux » ; il est vrai, il est vrai, mais tout de même, la connaissance – peut-être – des causes n’atténue pas le gâchis. Et quand j’entends dans une classe une élève prendre en exemple, pour un paragraphe de critique de la démocratie, M. Trump qui « flatte » ses électeurs sans pour autant qu’aucun point de son programme ne puisse être cité, je me dis que tout cela sent un peu trop la médiocrité du Monde et de Libération. De là à ce retrouver comme ce professeur d’éthique environnementale américain (excellent par ailleurs) de 75 ans qui découvre le mot « écologie politique » à son âge, je crois qu’il n’y a qu’un pas – encore que, dans son cas, c’est peut-être sa situation dans un pays sûr de sa puissance qui l’aveugle. On le voit la question n’est pas vraiment de « s’ouvrir aux autres » ce qui ne signifie pas grand-chose. Bien plutôt il s’agit de comprendre que la culture n’est pas un petit bloc rabougri attaqué de toute part. Bien sûr, dans 20 ans la culture française aura changé, peut-être à tel point qu’elle n’aura plus rien à voir avec celle que l’on a aujourd’hui (la Corrida aura peut-être disparu, mais pas Victor Hugo, on mangera peut-être moins de viande mais le cassoulet végétarien fera, peut-être, un malheur) mais ce sera toujours la culture française. Plutôt qu’une représentation lithique de la culture, on devrait la concevoir comme aqueuse, liquide : capable de se mélanger et de se teinter de toute part.

Les discours qui font de la culture quelque chose d’immuable font beaucoup de mal à la vérité et aux angoisses : il faut se rappeler que la gastronomie française s’enrichit de toutes les influences qu’elle a trouvé sur son passage et que les recettes d’aujourd’hui ont été adaptées et modifiées, quelqu’un comme Paul Bocuse ayant beaucoup fait pour cela (et encore parle-t-on de la cuisine traditionnelle, pour ne rien dire de tous les nouveaux chefs qui vont piocher ailleurs et partout, parfois avec succès, ou non, mais échouer est-il interdit ?). Mais on ne trouverait guère de tradition qui soit identique à elle-même à travers les siècles – et même sans aller jusque là, à travers les décennies. C’est une illusion téléologique que de penser que la culture du vin est millénaire en France : c’est vrai d’un certain côté, mais les mots nous trompent ici, si vous buviez le vin de 1200 après J.C (ou même du début du XXe siècle), vous hurleriez à la piquette ; personne non plus n’est capable d’ingurgiter la moitié de l’entrée d’un repas de mariage des années 20. Cette vision anhistorique de la culture est impropre et mensongère, et il faut être dans un état d’hystérie avancée ou dans des angoisses terribles pour penser ainsi. C’est sans doute ici que la politique a son rôle à jouer : quand un peuple (ou une partie du peuple) est à ce point inquiète c’est que quelque chose ne va pas, que quelque chose est en train de se perdre. Je ne suis pas en train de dire qu’une culture ne peut pas se perdre, au contraire, et cela peut même être dommage : la culture ouvrière a eu tendance à disparaître sous les coups de boutoir politiques et socio-économiques et c’est alors qu’on en a besoin qu’on en ressent cruellement le manque. Que la culture soit fragile, l’affaire était entendue, mais la condition de sa survie c’est justement sa vitalité et il n’est pas interdit de rejeter certains aspects des autres cultures et c’est d’ailleurs toujours ainsi que cela se passe : la culture n’est pas un poison qui infuserait insidieusement, elle se peut être détruite carrément et franchement et méthodiquement encore et elle peut disparaître si on l’abandonne (quitte à le regretter comme pour la culture ouvrière). Il est alors du devoir de chacun de prendre en main son héritage et ses héritages (mais qui ne le fait pas?) pour construire la suite : n’est-ce pas exactement ce que font les écrivains francophones venant des anciennes colonies ? C’est ce que dit bien Alain Mabanckou dans Le sanglot de l’homme noir lorsqu’il se demande si on ne peut pas écrire une nouvelle histoire avec la langue de l’ancien colonisateur ; de ce point de vue, je suis plus que sceptique au sujet de la phrase d’Audre Lorde dont on nous rabat les oreilles à l’envi : « (For) the master’s tools will never dismantle the master’s house » (les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître). Penser cela revient à penser que les cultures (dont la langue est le vecteur), les identités, sont figées et que parler Français c’est poursuivre la colonisation, c’est faire d’une culture la porteuse insidieuse de forces intrinsèquement mauvaises et c’est refuser de croire en ses forces, c’est aussi nier l’intelligence de ceux qui reprennent à leur compte leur histoire (car l’histoire n’est pas faite que de passé glorieux). Faisant cela, on ne fait jamais que des hypostases et des essentialismes de bas étage tant de ses péchés que ses gloires prétendues : on est dans une zone confortable où tout le bien vient de soi (il est perdu) et le mal vient des autres, nous sommes d’éternels objets ballottés par l’histoire et la responsabilité ne nous incombe jamais, en bref, on se voit comme des enfants (au passage, c’est le discours que l’on voit développé dans Les Blancs, les Juifs et nous d’Houria Bouteldja).

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 Virgen del cerro, anonyme, XVIIIe

 Parlant du sanglot de l’homme noir, je parle en fait du sanglot de l’homme « blanc » (mais l’est-il vraiment ou se complaît-il dans cette posture victimaire et obsidionale?) quoique je ne veuille pas laisser à penser que je pourrais avoir la stature d’Alain Mabanckou. Je ne dis pas qu’une culture ne peut pas être détruite mais enfin nous ne sommes quand même pas dans la situation des Incas lorsque sont arrivés les Espagnols ! (et encore la culture bolivienne n’est-elle pas La Culture Chrétienne éternelle importée d’Europe toute armée : le Cerro Rico n’est pas qu’une façon de vénérer la Vierge Marie). Si Thomas d’Aquin déplore qu’il ne connaît Aristote qu’à travers Averroès, ce n’est pas parce que Ibn Rochd écrit mal, mais parce qu’il interprète et lit Aristote à travers ses propres préoccupations alors même que Saint Thomas voudrait avoir accès au texte original. Mais y aurait-il eu accès qu’il n’aurait pas davantage « repris » la culture grecque. Cela dit assez la peur de notre propre faiblesse que cette crainte de l’estranger qui « [vient] jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes » (surtout s’il est nègre, arabe (barbare) et de surcroît musulman, le mécréant). La réalité c’est qu’aucun musulman français (nous y voilà) ne se peut être réduit à son islamité pour la bonne et simple raison c’est que l’islam n’est pas une identité figée et une culture hypostasiée, de la même manière que la chrétienté n’est pas une marque éternel apposée sur le front de chaque enfant français de souche à naître. L’islam que l’on dit problématique est de l’islam très certainement mais il n’est pas plus ou moins islamique que l’islam du père ou de la mère de famille qui élève ses enfants dans la foi et lit du Victor Hugo en portant un voile. OSS 117 l’a appris avec surprise lorsqu’il découvrit que les deux (et pas huit!) enfants de Sliman faisaient ses études à New York. Sacré Hubert…

 

Et c’est le tort qu’on a lorsque l’on décompte les musulmans de France, après les avoir séparé de manière artificielle du reste de la population. De cette façon, on fait comme s’il y avait un énorme bloc (plusieurs millions) en face d’un autre bloc homogène, plutôt blanc et bien sûr catholique (soudainement, tout le monde devient vaguement chrétien, tant pis pour les athées, les anticléricaux, les protestants, les orthodoxes qui se sont pourtant fameusement mis sur la tronche pourtant, et qui ont bien dû compter un peu dans la France telle qu’elle est, sans parler des arabes ou des musulmans, d’ailleurs). On amalgame du coup une population (dont les contours se résument à : venant d’Afrique du Nord) à une culture supposément immuable et porteuse de valeurs elles aussi gravées dans la tête de l’enfant à naître. Une fois que l’on a bien séparé les deux populations, on peut jouer à l’infini aux jeux des sept différences pour montrer que l’islam est incompatible avec la République, oubliant que « être musulman » ça ne dit pas comment on est musulman et que si les musulmans sont musulmans comme je suis chrétien (je suis baptisé après tout), ce n’est pas la religiosité qui les étouffe. On oublie au passage qu’on peut porter le voile et manger des gros hamburgers au McDo ou porter un survêtement et être catholique. De ce point de vue, le problème n’est pas « l’islam » en général et de toute éternité, comme si le christianisme s’était affronté depuis l’aube de Mahomet à l’islam. De ce point de vue, donc, le livre heureux d’Adrien Candiard fait œuvre salutaire (ça tombe bien, il est dominicain – mais il parle d’islam, argh) Comprendre l’islam – ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien. Il y a bien sûr des tendances dans l’islam contemporain, on peut en identifier nous dit-il, mais on ne peut pas faire l’économie de la complexité du réel. J’ajouterais d’ailleurs qu’il est bien facile de désigner l’islam coupable (forcément coupable), cela permet de rejeter la faute sur les autres. De ce point de vue, ce que dit Mabanckou sur le sanglot de l’homme noir se pourrait s’appliquer aussi bien à une certaine façon de penser la situation contemporaine : le sanglot du français de souche, ou quelque chose comme ça.

Oh, il y a certainement une contre-culture « islamique », c’est-à-dire l’avancée d’habitudes et la percée d’une culture syncrétique faisant de l’Occident un bloc mauvais ou pécheur ; c’est ce que semblent indiquer en tout cas les femmes qui répondent à Edwy Plenel (qui est incroyable de paternalisme comme d’habitude). Mais on n’a pas le droit de dire que c’est une attaque en règle de l’islam en général contre nos valeurs : il y a fort à parier que ceux qui se radicalisent (disons) soient allés à l’école de la République et se soient nourris aussi bien de Macdo que de Molière. Ce que montrent des films comme Made in France c’est que les profils sont divers et touchent des individus qui n’ont au fond qu’une connaissance vague de l’islam (seul le journaliste infiltré parle très bien l’arabe et il n’y a que lui qui a lu le Coran) même de l’islam littéraliste qu’ils sont censés promouvoir. Autre caractéristique de ces jeunes c’est l’impression de faire quelque chose de grand, de plus grand qu’eux, parfois avec sincérité, parfois en refusant de se poser des questions, parfois avec une noblesse d’âme. On peut s’interroger alors sur ce qui fait qu’un pays est incapable de proposer mieux à une partie de ses citoyens que l’alternative entre le canapé et les jeux vidéos et le départ en Syrie ou la vie de faux-dévôts illuminés soit-disant par l’islam. Ce qu’indique quelqu’un comme Dounia Bouzar c’est combien est pauvre la culture islamique des gens qui partent en Syrie. Plutôt que de se demander quelle culture est l’ennemi de la République, ne faudrait-il donc pas plutôt se demander quelle absence de culture il faut pour trouver finalement un exutoire dans l’enrôlement dans une entreprise criminelle de cette nature ? Il ne s’agit pas de dire que ceux qui ne sont pas cultivés cèdent plus facilement aux sirènes de la première radicalité venue, il s’agit au contraire de se demander si ce n’est pas l’absence de sens dont on a dit qu’il était un constituant essentiel de la culture qui prédispose à cette radicalité.

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Il y a donc deux facteurs en congruence : la présence d’un mouvement de fond de l’islam littéraliste qui a ses propres deniers et ses stratégies de conversion ; l’existence de jeunes de profils divers mais attiré par cette radicalité. Si ma lecture en terme de sens est exacte – et je veux bien entendre qu’on est dans le domaine du hautement spéculatif –, on peut s’interroger sur le type d’existence que nous proposons aux membres de notre société. Il n’est alors pas inutile non seulement de s’interroger sur les méchants islamistes barbus mais aussi sur l’abrutissement considérable qu’il faut entretenir pour que l’on puisse s’aveugler à ce point sur ce qu’est une vie qui vaut la peine d’être vécue. Que faut-il pour qu’une rationalité normalement constituée soit séduit de cette manière par le brillant de la mort ? Il faut normalement la quantité considérable d’ennui qui accable Langlois (être plutôt exceptionnel d’ailleurs) dans Un roi sans divertissement pour que la mort nous fascine à ce point. Alors, si on refuse l’idée que ceux qui se « radicalisent » sont des imbéciles – ce qui est une façon tUn Roi sans divertissement de Jean Gionorop facile de sauver la pensée, et cette façon Isabelle Delpla nous en avait prémuni en publiant son beau livre Le mal en procès –, il faut se demander quelle société est capable de proposer un tel degré de vacuité que le remplir par le néant devient une perspective attrayante. Et alors on n’évitera pas le questionnement sur ce qu’on estime avoir de la valeur. On ne peut pas indéfiniment abreuver les gens de distractions en attendant qu’ils développent chacun leur jardin secret dans l’intimité de leur vie privée. Ainsi, la politique ne doit pas se demander ce qu’elle doit interdire pour que nous restions Français, elle doit se demander ce qu’elle doit offrir et à qui elle veut l’offrir. On ne peut pas faire une polémique sur le burkini et désirer punir celles qu’on désigne comme les victimes des hommes ; on ne peut pas demander un comportement exemplaire et contrôler au faciès ; on ne peut pas se plaindre de la fraude et supprimer les services publics ; en définitive, on ne peut pas indéfiniment demander aux gens de se tenir tranquille. Car après tout n’est-ce pas le visage de la France qui se donne à voir ici ? Et quoi de mieux qu’un visage pour identifier quelqu’un ?

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