La culture, c’est du concret : la police aussi

Afficher l'image d'origineJe voudrais revenir sur ce que j’ai dit dans l’article précédent et qui pouvait paraître un peu anodin : la culture n’est pas quelque chose qui se passe « dans la tête », la culture n’est pas immatérielle.

(suspens insoutenable)

Je crois qu’on gagnerait en intelligence des phénomènes humains si on arrêtait de penser qu’il y a des phénomènes qui sont intellectuels et d’autres physiques. Lorsque vous écrivez un livre, vous utilisez vos mains, et si vos revenus ne vous permettent pas d’en vivre et bien vous n’en écrivez pas, ou vous en écrivez des différents. Cela ne signifie pas que toute production humaine est le fruit et-puis-c’est-tout de l’être social, cela signifie que la pensée n’est pas d’une nature différente par rapport au monde « physique ».

Si on est d’accord avec cela, on est d’accord avec le fait que la culture ne peut pas exister si elle n’est pas soutenue très concrètement par des manifestations physiques : pas de littérature sans support pour la lire, pas de littérature sans librairies (en ligne ou pas). Par conséquent, ce qui est culturel ce n’est pas seulement le contenu mais également l’ensemble des moyens d’accès à ces contenus et les facilités pour y accéder. De ce point de vue, la numérisation des œuvres est un moyen de rendre accessibles des morceaux de culture qui sinon seraient rares ou plus difficiles à trouver. Pour autant, il ne s’agit pas seulement, lorsque l’on parle de culture, de transférer sur un papier ou un écran ce qu’il y avait dans la tête de quelqu’un. Cette façon de voir les choses n’est que le prolongement de l’illusion selon laquelle les œuvres de l’esprit sont immatérielles. Si elles sont immatérielles, alors n’importe quel support convient, et si possible le moins cher possible. Évidemment, cela ne se passe pas comme ça.

Afficher l'image d'origineCes précisions semblent triviales, mais en réalité elles sont importantes parce qu’on retrouve cette forme de séparation nette entre esprit et matière lorsque l’on envisage les problèmes posés par « les banlieues » (à prononcer avec une voix terrible). Ainsi de la séparation entre les problématiques sociales et les problématiques « culturelles ». Le problème des banlieues ne serait pas social ou en tout cas pas complètement car il serait culturel (ou inversement). Mais qu’y-a-t-il d’étonnant à ce qu’un problème social soit en même temps culturel ou plutôt qu’il soit toujours déjà culturel ? La culture ouvrière s’est bâtie en partie sur la conscience de classe ouvrière : c’est l’expérience vécue qui a donné le matériau à une conscience collective ou, autrement dit, une conscience de classe. Mais, on le voit, la formation d’une conscience de classe (et donc d’une culture, c’est-à-dire d’un ensemble de rites, d’habitudes et d’attitudes collectivement institués et transmis) est bien un processus comme l’indique la fin en -tion qui indique en Français à la fois un processus et le résultat de ce processus.

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Ainsi, si l’on prend non pas la culture ouvrière mais la culture de ce qu’on appelle

Ouvrage dont a été tiré une BD, d’ailleurs.

« banlieue », « cité » ou autre au gré des constructions médiatiques très intéressantes, on pourrait se demander quelle forme « d’expérience » (et d’expérience qui fait problème, c’est-à-dire qui interpelle, qui compte pour la formation de l’individualité) forge cette culture de la rébellion dont l’irrévérence légendaire n’est que la partie émergée de l’iceberg des innombrables pratiques barbares des sinistres meutes qui peuplent ces espaces délaissés (si j’en fais trop, vous me dites). Et pour qui se donne la peine de chercher, à partir du moment où on considère que la culture et les habitudes se forgent à partir d’une expérience commune, des indices s’accumulent qui, s’ils devaient se révéler être plus que des indices, formeraient des faisceaux de causes expliquant la sous-culture des « quartiers » :

 

  • Quel rôle peut jouer dans la formation et la maturation d’un jeune le contrôle au faciès régulier voire très régulier lorsque l’on sait ce que ces contrôles peuvent avoir de violents ou en tout cas d’intimidant ? Quel type de rapport à l’État ou à la France laisse-t-on se développer lorsque le seul contact avec l’autorité publique est un contact au mieux désagréable, au pire franchement autoritaire et arbitraire ? (voir ici le « Pas vu à la télé » #5 dans lequel Issa Coulibaly – rien à voir avec le terroriste – discute de la question avec Jean-Luc Mélenchon).
  • Ne participe pas à construire une contre-culture lorsque l’on exotise les « jeunes de banlieues » en promouvant pour eux le rap, le hip-hop… etc, et surtout en les cantonnant à cette forme de culture ?
  • Ne participe-t-on pas à rendre défiant envers la France lorsqu’on désigne les individus comme des immigrés de la « première », « deuxième » génération ? La référence au « bled » (fantasmé) n’est-elle pas qu’une réaction assez logique lorsque l’on est désigné comme pas tout à fait aussi français que les autres ?
  • La traque perpétuelle et systématique(ment inefficace) du cannabis  et des petits dealers ou du rassemblement dans les cages d’escaliers n’a-t-elle pas pour effet de faire gonfler artificiellement les chiffres de la délinquance et le nombre de noirs et d’arabes sinon en prison du moins interpellés ? Lorsque l’on utilise la police ainsi, ne sert-elle pas à « policer » des mœurs jugées barbares ? L’arabe jeune de banlieue n’est-il pas la classe laborieuse d’hier, c’est-à-dire le bouc émissaire d’une société qui se cache ses problèmes structurels ?

Bref, la culture de ces zouaves n’est-elle pas aussi une réponse à des actions, comportements et habitudes très concrètement mis en œuvre par les institutions françaises ?

Un mot tout de même avant d’aller plus loin : il ne s’agit pas de dire que la culture des « banlieues » est une réponse mécanique à une agression de l’État français réifié et considéré comme un tout écrasant de toute éternité, il s’agit de se demander quelle sorte d’expérience concrète de « la France » vivent les « jeunes » de « banlieues ». Il est évident que cette expérience souvent désagréable peut être transformée positivement (en témoigne le succès de certains humoristes ou acteurs issus de ces « quartiers »), mais est-il étonnant qu’une méfiance voire une défiance s’installe et donc une culture qui cherche des points d’appuis et d’ancrage en dehors des références autorisées ? Par exemple – parfois – dans un « bled » largement imaginé (et d’autant plus que l’arabe n’est pas une langue d’usage si l’on prend l’exemple de l’immigration d’Afrique du Nord). Ou, par exemple, dans un islam identitaire plutôt que dans un islam de la foi véritable ; identitaire et donc d’autant plus caricatural qu’il doit « se montrer » pour devenir un marqueur de contestation. Or quel est l’islam le plus « ostentatoire » ? Et bien dans le sunnisme il s’agit du hanbalisme pour lequel la foi n’est pas une adhésion intérieure – contrairement à la conception paulinienne classique. En effet, dans cette école, la foi et les œuvres sont inséparables car de Dieu on ne connaît que la volonté et non pas la nature, par conséquent il faut obéir à sa volonté (et donc à ses commandements), façon de montrer que l’on aime Dieu (je cite ici de mémoire et en substance Adrien Candiard intervenant dans une émission de Arrêt sur Image). Or, une façon de montrer que l’on aime Dieu c’est de porter la barbe, ou le voile parce que c’est un signe « stable » que vous aimez Dieu par rapport à la pensée et à l’action toujours possiblement en défaut : rien d’étonnant alors à ce que le salafisme, influencé par l’école juridique (qui n’est pas la seule) dont on parle, ait « la côte », rien d’étonnant non plus à ce que le ramadan ou le respect de certaines pratiques pourtant très anecdotiques soient montés en épingle : il s’agit d’arborer ce qu’on nous dit qu’on est et qu’on nous interdit d’être. Autrement dit, c’est une façon de « retourner le stigmate » pour parler comme Erving Goffman.

Afficher l'image d'origine« Mais, dans tous les cas de stigmate, y compris ceux auxquels pensaient les Grecs, on retrouve les mêmes traits sociologiques :un individu qui aurait pu aisément se faire admettre dans le cercle des rapports sociaux ordinaires possède une caractéristique telle qu’elle peut s’imposer à l’attention de ceux d’entre nous qui le rencontre et nous détourner de lui détruisant ainsi les droits qu’il a vis-à-vis de nous du fait de ses autres attributs »(Stigmates. Les usages sociaux du handicap, 1963)

On voit donc que la réalité de la « jeunesse de banlieue » (qui disparaît mystérieusement des écrans passé un certain âge) est co-construite à la fois par l’institutionnalisation de la différence et par la reprise du motif du sauvage indigène inassimilable. Cela signifie si j’ai raison que cette culture de « banlieue » n’est pas une culture « autre » qui viendrait d’une Afrique du Nord radicalement séparée de nous mais au contraire une contre-culture c’est-à-dire aussi une tout-contre-culture : il s’agit d’une sous-culture tout à fait française (en ce sens qu’elle naît en France), qui naît en réaction et contre à une expérience tout à fait française de la France.

Bien entendu, cela n’est pas irrémédiable, et d’autres réactions étaient possibles, mais dans la mesure où les populations dont on parle ont davantage de difficultés socio-économiques, les probabilités de bénéficier du meilleur des services normalement ouverts à tous (je pense à l’école entre autres) sont d’autant plus faibles, renforçant mais aussi préparant la relégation. Le phénomène d’exclusion est un cercle vicieux d’action et de réaction. Car, évidemment, se fabrique également une culture policière de la violence et cela d’autant plus que l’institution bénéficie d’une relative impunité et qu’il est quasiment impossible dans le débat public d’évoquer non pas les problèmes individuels de certains policiers moutons noirs mais des soucis structurels dans la gestion et l’utilisation des forces de l’ordre. A tel point qu’il faut que ce soient des policiers eux-mêmes (dont le plus connu est Alexandre Langlois) qui parlent de ces problèmes pour qu’ils deviennent, au moins brièvement, audibles.

On le voit, ces problèmes n’ont rien de « culturels » au sens où on l’entend le plusAfficher l'image d'origine habituellement. Il n’y a pas le royaume des pratiques ordinaires et puis l’empire des nécessités de la vie, et ce n’est rien d’autre que cela que le marxisme bien compris s’est évertué à mettre en avant : l’être social est le terreau et le lit de la conscience sociale. En ce sens, c’est bien un problème « social » que le problème des « banlieues » et d’ailleurs de la « police », mais un problème social ce n’est pas un problème (ou pas seulement) un problème d’argent, c’est un problème concret de relégation spatiale, d’emplois, d’attitudes convenantes ou inconvenantes… etc. Si c’est un problème social, c’est donc bien un problème politique et il s’agit de définir le rôle que l’on confère à la police (et aux politiques « sociales » ou au contraire « culturelles » – pardon, « Culturelles » – dont on comprend désormais tout l’aspect paternaliste qu’elles peuvent revêtir et donc toute la profondeur de bons sentiments qu’il est possible d’y mettre, par exemple pour se dire de gauche et aider les bons sauvages à s’épanouir dans leur culture hypostasiée).

De ce point de vue, on ne doit pas concevoir la police comme un instrument toujours au service des puissants comme si la justice n’était que la justice pascalienne des forts qui se faisait passer pour la justice de tous. Car de même qu’il n’y a pas d’immuable culture éternelle de ces salauds d’arabes (ou de musulmans, de toute façon c’est pareil), il n’y a pas d’immuable culture de la police toujours oppressive. Ainsi, je ne peux pas être d’accord avec les conclusions d’Usul qui sont au fond celles de Foucault lorsqu’il dit (à partir de 32:07) :

« La loi c’est le moyen mais pas le but » (Usul)

« La justice elle n’est pas faite pour autre chose que d’enregistrer au niveau officiel, au niveau légal, au niveau rituel aussi ces contrôles qui sont essentiellement des contrôles de normalisation qui sont assurés par la police : la justice est au service de la police… historiquement et de fait institutionnellement » (Foucault)

A moins que l’on conçoive l’État comme un instrument forcément oppressif, ce qui se défend après tout, je ne crois pas que le rôle de la police soit forcément de normaliser les barbares. Après tout, les lois interdisant de « zoner » dans les cages d’escaliers, la répression au sujet du cannabis… etc, sont des créations historiques : si elles ont été faites, elles peuvent être défaites et il n’est donc pas inenvisageable d’inverser la tendance. En bref, je me méfie des lois anhistoriques ou des cultures immuables et, si j’ai le courage, je ferai donc un troisième billet après le précédent pour proposer un certain nombre de réflexions sur ce que pourrait être la police dans un État réellement démocratique.

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