A mes amis facebook : les trumpettes de l’apocalypse !

oeil-de-sauron

Je pense être de gauche (on peut jamais être sûr, les sens sont trompeurs après tout) et du coup mes amis et en particulier mes amis facebook sont souvent de gauche. Normal, on s’entend avec les gens par affinité et aussi par affinité politique. Et là, horreur et stupéfaction : la bête immonde a remporté une bataille homérique aux États-Unis d’Amérique, berceau de la démocratie libérale, pointe avancée du monde libre. C’était  à qui allait se fendre du commentaire le plus sidéré, bouleversé, stupéfié. La victoire de Trump n’étant pas possible, il a fallu expliquer mais expliquer d’une manière bien particulière…

« Alors d’accord avec Trump au pouvoir, ça va être chaud aux États-unis pour les pédés, les noirs, mexicains, pauvres et musulmans mais en même temps… est-ce que c’étaient les plus heureux avant l’élection ? » – Pierre Emmanuel Barré le 09/11/2016

  1. Trump est un salopard, les américains sont des cons

Depuis des mois, on nous a expliqué sur tous les tons que Clinton allait gagner et d’ailleurs devait gagner. On peut maintenant se demander si la coïncidence heureuse entre descriptif et normatif n’était pas une misérable énième tentative de performativité sans quoi on ne comprend pas pourquoi on continue à faire confiance aux sondages qui ont montré leurs limites – et je suis gentil – tant et tant de fois – Jospin qui devait être l’alternance s’en souvient, et il paraît que les bookmakers pour le Brexit n’ont pas fini de compter l’argent, ai-je parlé du vote sur la constitution de 2005 ? En somme, on se demande si tout cela n’était pas de l’auto-persuasion :

trump-va-gagner

Je n’ai pris que deux recherches sur google, la première est un article qui date d’hier soir (08/11/2016) qui fait rire par l’assurance bravache qui contraste avec le dépit étonné affiché ce matin. La deuxième est un article fabuleux nous expliquant que c’est « mathématique » (pareil pour Juppé, et rappelons que MLP est à 125% dans les sondages), Trump ne peut pas gagner : je vous invite à cliquer sur le lien pour mesurer le degré de suffisance du journaliste qui convoque « l’Histoire », la science et multiplie les assertions péremptoires.

« L’ancienne première dame et secrétaire d’Etat devrait ainsi accéder, si on s’en fie à l’Histoire, à la fonction suprême. Lors des dernières campagnes, le candidat en tête en août / septembre l’a toujours emporté en novembre. » [LOL. NDLR]

Et pourquoi ne pouvait-il pas gagner ? Mais parce qu’il était dans le camp du mal, et on sait bien que le mal ne peut pas gagner, car le mal c’est l’absence de pensée. Or nous avons confiance en la démocratie et en l’intelligence du peuple car nous sommes démocrates (donc pour Clinton, vous suivez ?). Démonstration ici :

https://www.facebook.com/konbinifr/videos/10154802968019276/

Implacable, non ? Bien sûr Clinton avait des défauts (mise en cause pour une affaire d’utilisation d’une boîte mail personnelle dans le cadre de son travail) – on n’est pas manichéen – mais enfin tout de même, quand on fait la balance (en tout cas cette balance-ci), il n’y a pas photo, non ?

Et bah si, il y a photo ! Donc bah voilà Trump a gagné déjouant les lois de l’univers et distordant l’espace-temps de ces messieurs pour qui la démocratie est en gros le ronron de l’alternance raisonnable. Mais si l’espace-temps a été chamboulé c’est donc bien que des forces irrationnelles ont contribué à ce camouflet sidéral (il faut être dithyrambique, pas question de mâcher ses mots maintenant que Sauron est réapparu). Logique.

Irrationnel, le mot est lâché, bim, comme ça, comme le vase en porcelaine de mamie jeté sur la planche de nos certitudes. Et je le répète, il ne faut pas avoir peur des mot (enfin surtout quand on s’appelle Libération).

C’est donc que des gens ont eu l’inconscience de voter pour Trump ! On savait qu’il y avait des cons en Amérique (comme l’ont bien montré des reportages vraiment très intéressants et tout à fait objectifs montrant que les électeurs de Trump étaient des paysans débiles et marginaux en voie d’extinction par le simple mécanisme de la sélection naturelle ou de la vieillesse), mais alors qu’il y ait une majorité de cons, ça alors !

Exemple, ce reportage : traduction infantilisante (« eh les copains », voix qu’on utiliserait pour des petites sections de maternelle), vocabulaire des émotions : « le déclassement fait peur ». Opposition entre sentiment et vérité « Obama a pourtant créée 14 millions d’emplois ». Et puis bon, ces gens se réunissent dans un bar mexicains miteux (« ça ne s’invente pas », paraît-il), ils ont la barbe blanche et le cheveux rare, par pudeur on ne nous dit pas que c’est le vieux monde mais tout le monde a compris. Et j’ai pris ce reportage au hasard en tapant « reportage électeurs de Trump » dans la barre de recherche de mon navigateur favori.

Et bah voilà. On va re-citer Brecht, parce que quand même ça vaut le coup :

« Le peuple a par sa faute
Perdu la confiance du gouvernement
Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts
Qu’il peut la regagner.
Ne serait-il pas
Plus simple alors pour le gouvernement
De dissoudre le peuple
Et d’en élire un autre ? »

– Berthold Brecht,extrait de La Solution (Die Lösung)- 1953 –

Heureusement, des gens ont bien vu  le problème, du haut de leur tour d’ivoire surplombant la foule et la masse des cons :

« Ce qui semble se dessiner : ce sont les hommes blancs 25/35 ans de la classe moyenne avec peu de diplômes qui l’ont élu. C’est le vote de la colère qui fait céder aux sirènes du populisme. » [aah les sirènes, le populisme : ou de mauvaises réponses à de vraies questions bien sûr, histoire de dire qu’on comprend mais qu’on n’approuve pas]

On ne se cache pas derrière de fausses excuses, là ! Clinton est amie de la finance donc elle l’a bien cherché à trop tirer sur la corde, « Preuve est faite que visages dévots et pieusesAfficher l'image d'origine actions nous servent à enrober de sucre le diable lui-même.« , hein ? (Hamlet, III, 1) Allez, haut les coeurs, on a compris ! Et du coup ?

« Nous payons le mépris et l’absence d’empathie. Nous payons l’élitisme urbain et l’abandon des gens qui travaillent chaque jour pour nourrir leur famille sans aucune perspective d’avenir. »

Ah purée… c’était donc d’empathie qu’il nous manquait. Ouf, des solutions mais surtout du cœur, ça coûte pas cher après tout (alors non je dis pas que ça ne sert à rien d’aller dormir à Calais).

2. Les gros cons en procès. Retour sur les théodicées modernes.

Le mal en procès

Dans un très beau livre que j’ai déjà mentionné à maintes reprises, Isabelle Delpla montre comment Hannah Arendt a été conduite à produire la thèse de la banalité du mal à propos d’Eichmann pour en faire un bourreau « malgré lui », parce qu’au fond il était « bête », une coquille vide, un rouage d’une machine. En déresponsabilisant Eichmann, elle sauvait ainsi la pensée et par la même occasion son maître, Heidegger en montrant que le mal n’était pas une force positive mais simplement le résultat d’une absence, l’absence de pensée. Elle produisait donc une théodicée, c’est-à-dire l’explication du mal dans le monde par l’absence de Dieu (le défaut de Dieu), ou, puisque nous sommes des modernes, par l’absence de pensée. Et évidemment elle sauvait ainsi la pensée. Je crois malheureusement que le texte d’Isabelle Delpla est très éclairant sur notre époque dans laquelle lorsque vous êtes cultivé vous êtes forcément généreux et animé des meilleures intentions du monde. Il n’est pas étonnant que l’électorat de Trump soit toujours montré comme l’électorat red neck vieillissant et mal en phase avec le monde qui bouge, il n’est pas étonnant qu’il soit présenté comme un ramassis de débiles congénitaux abimés par des pratiques d’un autre âge et brûlés par le soleil (d’ailleurs Trump est orange) : ils sont cons et ils votent donc avec ce qu’ils ont : leur sentiment, leurs impressions, leurs préconceptions. Bien sûr, nous n’aurons jamais le portrait des électeurs de Clinton, mais l’opposition binaire pousse à la conclusion : l’électorat de Clinton est jeune, dynamique, plein d’avenir et à l’aise avec le monde qui bouge.

Bon ça y est, vous avez vu le mépris de classe ? Je n’ai pas lu les innombrables articles nous expliquant que l’Amérique s’est repliée sur soi, a cédé à ses pulsions (évidemment) racistes ou sexistes mais je pourrais les rédiger en série. Et bien je fais deux paris : un, l’électorat de Trump n’est pas si redneck que ça ; deux, même s’il l’est il a des raisons de voter pour Trump, et ces raisons ne sont pas guidées par la « peur » ou autre passion triste. Ou alors pas plus que l’électorat de Clinton. Je ne dis pas que les sentiments (les affects comme dirait l’autre depuis au moins trois bouquins) ne jouent aucun rôle en politique, bien au contraire, mais soyez un peu discret quand vous cherchez une consolation. On dirait que Pangloss fait des émules (mais lui il est toujours content).

3. Ce qu’est la démocratie. Et qu’il y a des gens qu’aiment pas trop ça.

Bon alors, vraie question : le peuple peut se tromper ? Mais voui. On n’a jamais demandé à la majorité pour connaître la masse d’un électron. Mais est-ce bien le problème ? (au passage : Heidegger c’était pas le peuple, hein… parce qu’on objecte toujours à la démocratie la fameuse « tyrannie de la majorité », mais qu’en est-il de la tyrannie de la minorité ?) Le problème n’est-il pas plutôt : pourquoi le peuple ne vote pas comme on voudrait qu’il vote ? Alors évidemment, il faudrait lui prêter une vraie rationalité et pas juste des passions tristes et la conscience d’une meute de bulots enragés.

Pourquoi ce fichu peuple ne comprend-il pas ce qui est bon pour lui ? Peut-être qu’il faudrait faire de la pédagogie, non (si possible plus) ? Et puis quand même, Trump ne sait pas se tenir, et puis il est raciste, et puis il est sexiste. Il doit vraiment être infâme ! Ou de la théodicée à la physiognomonie. Mais que dire des mesures de Clinton ? Est-on si sûr que ses beaux mots parfumés n’auraient pas aggravés la ségrégation raciale ? Est-on si sûr qu’elle n’aurait pas accentué les disparités et les inégalités ? Après tout, on dit que les Noirs votent Clinton, ils doivent donc savoir ce qui est bon pour eux, mais est-on sûr que les Noirs votent tous ? Oh bien sûr les Noirs sont tous des victimes : alors pourquoi rien n’a été fait pour le racisme de la police ? (on pourrait dire pareil de la police en France) Oh bien sûr elle a pour elle l’éloquence et les paroles de miel, mais il faut alors se rappeler de ce que disait Jaurès :

« Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connue des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit. »

  • Jean Jaurès devant l’Assemblée nationale, 19 –juin 1906.

Alors moi j’aimerais bien qu’on n’en arrive pas à la violence, c’est pourquoi je suis démocrate, parce que je pense qu’on tient là un moyen de paix. Mais pacifier c’est le résultat, pas le moyen de dominer tranquille. La démocratie ce n’est pas voter pour déterminer qui a raison. Alors si la démocratie c’est plutôt donner une voix à ceux qui n’en ont pas (oui, je suis d’accord avec celui du fond que c’est pas une grosse réussite en ce moment, mais à qui la faute, hein ?), il faudrait s’habituer à ce que les gens ils parlent pas tous pareils et que non, parler fort c’est pas parler « trop » fort (et trop c’est trop).

Rassurez-vous, je suis d’accord, quand ils ne parlent pas correctement et bien il faut leur apprendre, les corriger, gentiment, comme des enfants, ou plus fermement, quand ils abusent de notre patience (exemple, c’est toujours drôle Wauquiez).

Alors donc pour finir, on peut pleurer sur le fait que les gens votent Trump. Ou alors on peut se dire qu’à force d’interdire aux gens de s’exprimer, et bien ils s’expriment quand même. Et tant pis si ça ne vous plaît vraiment pas (quant à savoir si ça leur plaît, à eux… disons qu’on fait avec ce qu’on a, et puis au pire ça défoule).

Addendum (10/11/2016) : comme on me l’a fait remarqué, je ne donne pas de raisons qui poussent les gens à voter pour Trump. C’est que je ne connais pas la politique américaine et de très loin le programme de Trump, encore moins la sociologie américaine. Mais si je devais avancer des hypothèses je dirais la chose suivante : il faut faire la part des choses entre les déclarations odieuses et provocatrices qui sont probablement autant de manière de choquer ses adversaires et des propositions plus cohérentes probablement rappelées au fur et à mesure des meetings et qui constituent sa ligne de basse, en-deçà de ses outrances qui elles ont un effet d’appel. Il y a donc la posture qu’on pourrait assimiler à de la com’ mais pas en un sens négatif : se présenter c’est aussi dire qui on est, et que Trump ose dire tout ce qu’il a dit, ça montre qu’il n’a pas froid aux yeux, j’imagine – en tout cas, personnellement, ça me fait pâlir d’effroi rien que d’imaginer dire ce qu’il a pu dire, mais c’est aussi pour ça que je suis à gauche, je crois. Et on retrouve ce que je disais sur les paroles sucrées de madame Clinton : elle apparaît fausse alors que Trump n’a rien à gagner à parler ainsi, c’est donc qu’il est sincère. Deuxièmement donc, le fond de son discours et là je vous laisse regarder cet article : critique très virulente des médias (peut-on lui donner tort quand on voit Seth Meyers ci-dessus), attaque de la globalisation économique, protectionnisme, refus de réduire les dépenses en matière sociale, baisse des impôts, attaque des traders (augmentation des impôts etc), vision de l’international beaucoup moins belliciste que la moyenne, beaucoup moins d’interventionnisme… Je précise que la question n’est pas de savoir s’il a raison ou pas, là-dessus.

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