Ce que pourrait être une démocratie (1/2)

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Le Serment du Jeu de Paume, David, autour de 1790

« Notre système, pour perfectible qu’il puisse être, oblige également d’au moins faire semblant de s’occuper des catégories les plus marginales de la population, du moins si elles représentent un électorat substantiel (voilà pour les plus cyniques d’entre-nous).

Toutefois, il est maculé par un certain nombre de défauts qui lui sont inhérents et pour lesquels je ne vois pas de solutions possibles en tout cas si on reste dans le modèle d’un gouvernement représentatif traditionnel.

C’est pourquoi je vais examiner une autre voie, celle du tirage au sort. »

Le dernier article se termine sur une citation de Sieyes (au passage, j’avais oublié que c’était une citation qu’aimait à lire Chouard) :

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » (Discours du 7 septembre 1789, intitulé précisément : « Dire de l’abbé Sieyes, sur la question du veto royal : à la séance du 7 septembre 1789 »)

Je ne veux pas ouvrir une querelle sur l’idée que nous ne serions pas en démocratie parce que nous n’élisons pas des représentants mais des maîtres – c’est l’opinion d’Étienne Chouard qui a sa dignité mais qui n’est pas la mienne parce qu’elle oppose un peu trop facilement les « maîtres » à « nous », le peuple ; lequel peuple est pourtant composé tout aussi bien des 1%. A vrai dire, cette vision me paraît manquer de symétrie, tout en se prévalant d’une position de surplomb qui ne me va guère (on pourrait développer ce point,

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Sieyes

mais ce n’est pas le sujet). Même si, par ailleurs, Chouard a raison de rappeler qu’il était très clair dans la tête de Sieyes que l’État représentatif n’est pas une démocratie (il suffit de lire ce qu’il dit plus haut). Mais, nous qualifions notre régime de « démocratie » et je ne crois pas que les concepts soient forcément entachés de leurs origines historiques. Alors plutôt que de me battre sur les mots, je vais plutôt essayer de déplacer la focale sur les limites de notre démocratie, ou ses failles ; croyant en effet qu’on peut apporter au crédit de notre système politique d’avoir permis un certain nombre d’avancées sociales et même la prise de parole de catégories de la population qui autrement n’aurait pas pu rêver s’exprimer ou avoir voix au chapitre. Notre système, pour perfectible qu’il puisse être, oblige également d’au moins faire semblant de s’occuper des catégories les plus marginales de la population, du moins si elles représentent un électorat substantiel (voilà pour les plus cyniques d’entre-nous).

Toutefois, il est maculé par un certain nombre de défauts qui lui sont inhérents et pour lesquels je ne vois pas de solutions possibles en tout cas si on reste dans le modèle d’un gouvernement représentatif traditionnel. C’est pourquoi je vais examiner une autre voie, celle du tirage au sort. Et pour cela je vais repartir de la question de la compétence.

  1. Compétence et pouvoir

Le problème majeur du discours de Chouard (on peut s’en faire une idée, ici), c’est qu’il prend au mot la doxa que j’ai essayé de mettre en évidence dans les précédents articles selon laquelle les gens sont relativement abrutis. Alors bien sûr, il explique que c’est la télévision et les discours démagogues qui nous font voter, donc il ne rejette pas la faute sur les électeurs, mais il fait d’eux des moutons sans examiner toujours très attentivement (j’admets ne connaître de lui que quelques vidéos, je n’ai jamais lu ses livres, donc je suis totalement injuste, disons que je critique l’Étienne Chouard de Youtube) ce qui favorise les candidats de l’oligarchie (pour utiliser ses propres mots). D’ailleurs, Etienne ChDémocratie en Amérique - Tocqueville.jpgouard de citer Tocqueville :

« Le suffrage universel ne me fait pas peur, les gens voteront comme on leur dira » [Je n’ai pas retrouvé la citation mais je ne suis pas sûr que ça ait une très grande importance à part que du coup je peux mettre une image. NDLR]

Or justement – et c’est d’ailleurs un argument de Chouard – la question semble bien être celle de comment est perçue la distribution de la compétence ou de l’intelligence. Plus exactement : qui est autorisé à parler parce qu’il est censé avoir l’intelligence et la compétence (au sens juridique de « pouvoir de se prononcer ») pour le faire. On a vu au long du précédent article que la question est automatiquement tranchée par le journaliste politique qui non seulement s’arroge le droit de parler à la place de ceux qui voudraient s’exprimer (ou qui, du moins, expriment quelque chose, par exemple dans la rue) mais en plus décide de ce qui est valable ou pas une fois que la parole a été soigneusement retravaillée. Même si la question des médias est de première importance – nous la verrons d’ailleurs dans un prochain article – ce n’est pas celle-ci qui va nous intéresser parce que j’espère avoir montré qu’en réalité la démocratie n’est pas tant une question de compétence qu’une question de pouvoir : qui a le droit de parler, qui est légitime à parler, qui est « raisonnable ». Ou pour résumer : nous n’allons tout de même pas inviter des « cerveaux malades » (à partir de une minute vingt) et du coup dans le même ordre d’idée, il

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« Quand tu regardes l’abîme, l’abîme regarde aussi en toi » (un jour j’expliquerai cette citation de Nietzsche, dans l’article sur les médias p’têt…)

ne faudrait pas inviter ou « faire le jeu » des méchants (je vous laisse désigner les méchants) contre qui nous avons un devoir moral. Au passage, je crois avoir montré comment la vision d’électeurs qui sont des moutons qui se laissent mener par le bout du nez sert l’argumentaire de la compétence prétendue des gens de médias ou des politiques élus et raisonnables ; par conséquent, je serais très prudent sur l’idée qu’avec le régime actuel on fait voter les gens « comme on veut » (ce sera l’objet d’un autre article encore) car il risque fort de se retourner contre ceux qui l’utilisent (même si la formule n’est pas forcément fausse en fonction de comment on l’utilise).

2. Qui se trompe, qui est incompétent

J’espère avoir été suffisamment convaincant sur le sujet : la question n’est pas celle de la compétence, elle est celle du pierre-gattazpouvoir. Combien d’analystes en goguette se sont systématiquement trompés et sont encore invités à peu près partout ? Gattaz avait promis un million d’emplois, on l’attend encore. Marc Touati, expert en économie qui n’a pas vu venir la crise de 2008. L’inénarrable Alain Minc, conseiller de tout le monde et voyant aveugle.

Alain Minc.jpg

On dirait un peu Sieyes, non ?

Mais aussi combiMarc Touati.pngen d’éditorialistes, sans parler bien sûr de leur père à tous, celui pour qui il faudrait faire un dossier tant il y a à dire (ah, ça existe déjà), le très grand philosophe du prêt-à-penser et de l’anathème prononcé en haut de sa chaire, BHL. Alors moi je veux bien qu’on m’explique que tous ces gens sont extrêmement compétents, et qu’ils devraient intervenir comme ils interviennent parce qu’ils ont le savoir et l’expertise. Mais si on est plus sérieux, on peut se demander ce qu’ils apportent en terme d’intelligence du monde qui nous entoure (encore que Pierre Gattaz a d’autres fonctions, mais les autres aussi) et répondre assez facilement : pas grand chose. Par contre, ils ont en commun de partager une certaine vision du monde (qui a sa dignité, je ne dis pas, mais qui n’est pas représenté par ses plus grands dignitaires…) et c’est cette vision du monde qui a droit de cité à la quasi-exclusion de tout le monde quoi qu’il existe dans les marges des zones où de l’information alternative existe (on peut entendre ça, ici).

 

Le fait que tousles-nouveaux-chiens-de-garde-serge-halimi ces gens continuent à parler continuellement alors même que la preuve de leur incompétence a été faite mainte et mainte fois nous indique que ce qui se joue dans notre démocratie, ce n’est pas la compétence technique dont on nous dit qu’elle est indispensable dans un monde où tout va plus vite, un monde qui bouge et qui remue blabla. Non ce qui se joue c’est le pouvoir. Les « dominants » (catégorie fort englobante, je n’en disconviens pas) ne décident pas sur la base d’un froid calcul rationnel (sinon, ils sont très mauvais) mais décide en fonction de leurs intérêts. Et par intérêt je ne voudrais pas laisser entendre qu’ils décident égoïstement. Je veux dire, c’est peut-être le cas, peut-être que Gattaz savait pertinemment qu’aucun emploi ne serait créé mais certainement tous ces gens croient vraiment à la théorie du trickle down (du ruissellement : vous arrosez les riches, et les miettes tomberont dans les assiettes des pauvres). Tous ces gens croient probablement à l’ouverture des marchés et des frontières pour les marchandises, à tel point que ce discours a totalement imprégné même les fractions les plus éloignées du capitalisme : François Ruffin raconte ainsi comment, interrogeant à la volée Besancenot (pour qui j’ai beaucoup d’affection, là n’est pas la question) sur le protectionnisme, celui-ci répond quasiment automatiquement « repli sur soi », « nationalisme »… etc, ce qui serait exactement la réponse d’un Jacques Attali (23e minute pour un petit scud à base de Corée du Nord) de qui Besancenot n’est certainement pas proche (autant pour ceux qui disent que les médias n’ont aucune influence, d’ailleurs). Un mot donc, sur ce mot d’intérêt.

3. Intérêt

Par intérêt je n’entends pas « calcul », je veux dire que ces gens dont j’ai indiqué qu’ils s’étaient trompés à maintes reprises ne sont pas motivés uniquement par leur porte-monnaie (bien que ce puisse être une composante de leur rationalité, comme chacun d’entre-nous, d’ailleurs). Il y a de très nombreux domaines de l’activité humaine et chacun de ces domaines est structuré en fonction de règles de fonctionnement différentes (ce n’est pas pareil d’être réalisateur cherchant la gloire, père cherchant à élever son enfant ou pattractatus-logico-philosophicus-ludwig-wittgensteinron d’entreprise cherchant le profit, les objectifs ne sont pas les mêmes, les valeurs non plus et les moyens non plus) par conséquent cela implique des échelles de valeurs différentes et par conséquent des visions du monde différentes :

« Le monde de l’homme heureux est un autre monde qui celui de l’homme malheureux. » Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus, 6.43.

Ces visions du monde différente si elles sont des visions, sont aussi des écrans puisqu’elles nous empêchent d’accéder à d’autres façons d’envisager les choses. Cet empêchement n’est pas absolu mais il y a des limites à l’empathie, tout simplement parce que ce n’est pas la même chose de subir des violences policières quotidiennes ou, n’étant pas concerné, d’en entendre parler. On le voit dès qu’il s’agit de harcèlement de rue, il y a une énorme résistance de la part des hommes (souvent et surtout) à reconnaître l’expérience malheureuse et pourtant systématique et régulière des femmes en la matière. De ce point de vue, et au passage, lorsque l’on écoute quelqu’un, il est de bonne manière de laisser sortir la part minoritaire qui est en nous, non pas afin de tout ramener à nous mais de comprendre ce que la souffrance d’autrui a de crédible. L’intérêt c’est donc cela : ce qui a de la valeur pour moi, ce qui compte pour moi. Et on voit que cette valeur n’est pas purement monétaire, elle n’a même pas à voir avec une préoccupation égoïste, parce que ce qui a de la valeur ça peut être mes enfants, ça peut mon association, ça peut être le souvenir de mon mari décédé, la maison familiale, les petits enfants que j’ai laissé au Bénin… etc.

Et maintenant, au nom de quoi les intérêts d’Apathie ont-ils plus de valeur que ceux de la mère au foyer ? De la femme enceinte ? Du chanteur de métal symphonique ? De l’artisan menuisier ? De celui qui fait les trois huit ? Et corrélativement, en quoi les compétences d’Apathie (ou les miennes), pour importantes qu’elles soient sont forcément à placer au-dessus de celles de l’ébéniste, de la boulangère, du soudeur, de la mère, de l’éducateur, de l’infirmière, du maître ou de la bûcheronne ? Chacune de ces personnes a des compétences différentes mais aussi des intérêts différents qui trouvent leur justification dans la forme de vie qu’ils habitent. Par conséquent ils sont tout aussi dignes que moi à prendre en main la conduite des affaires collectives. Car ce qui caractérise les lois, à la fin, c’est qu’elles s’appliquent à tous.

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