Cela nous concerne

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Un autre argument pour la démocratie…

Je lisais tout à l’heure les « commandements de l’âge atomique » qui se trouvent dans le livre de Günther Anders Hiroshima est partout, et j’ai été frappé par la force de certaines remarques et analyses. J’aimerais développer ici un autre argument sur la nécessité d’élargir l’extension de la démocratie.

  1. Libéralisme et sphère privée

En bon libéral (et qui ne l’est pas, en réalité ?) la limite de l’intervention de l’État est l’espace privé, la sphère privée et, en fait, la personne (je ne parlerai pas ici de la notioHabermas - public.jpgn de public tel qu’il a été abondamment développé par exemple par Jürgen Habermas). Pour aller vite, le libéralisme invente dans et autour de la personne une zone, une sphère qui n’appartient qu’à lui et que par conséquent on n’a pas le droit de déranger. Chez Hobbes, cette sphère est très petite et consiste pour l’essentiel en les pensées : la liberté de conscience est illimitée car on ne saurait forcer les cœurs. Le succès du libéralisme en tant que pensée politique et en particulier pensée politique du droit, c’est d’avoir étendu cette zone. Mais, ironie de l’histoire, le libéralisme politique – si on peut le séparer de son aspect économique qui prend parfois des dimensions hégémoniques – a pris d’autant plus son essor qu’il a été marié à diverses formes politiques et a, à un certain point, rencontré l’État. Il s’est en effet rendu compte que cette zone de sûreté autour de l’individu dans laquelle il était parfaitement libre ne pouvait être assurée, c’est-à-dire que l’homme individuel ne pouvait s’épanouir, que si un certain nombre de ces droits étaient garantis et donc devaient être assurés : ce sont les droits-créances notamment. On voit le paradoxe qui n’en est pas vraiment un : chacun fait ce qu’il veut, protégé en cela par la collectivité abstraite mais bien réelle de l’État notamment. Mais pas seulement, car rappelons que si les dépenses de Santé sont bien une dépense publique, elles ne relèvent pas du budget de L’État puisque ce sont les organismes de Sécurité Sociale qui prennent en charge les cotisations et donc les remboursements des soins. Nous avons donc inventé des moyens de nous soustraire à l’arbitraire du pouvoir (même s’il tente plus que jamais de s’introduire dans ces chasses gardées) tout en assurant collectivement notre sécurité (physique mais pas seulement) à d’autres (bien que l’État soit un de ces autres parmi d’autres). Bien sûr, même ces droits ou libertés ont des limites (le même qui assure vos libertés peut vous en priver pour protéger la liberté des autres, d’où il ne faut pas conclure de façon simple que la limite de votre liberté est la frontière de lHobbes - Léviathan.jpga liberté d’un autre) mais le principe est bien le suivant : il faut protéger la personne de l’arbitraire du pouvoir.

« LIBERTE signifie proprement l’absence d’opposition (par opposition, j’entends les obstacles extérieurs au mouvement) » – Hobbes, Léviathan, Chapitre 21

Néanmoins, ce que le libéralisme appelle la liberté repose en réalité sur le soutien invisible (car il ne faut pas que l’individu soit dépendant ou en dette par rapport à l’État par exemple, ce n’est donc ni du paternalisme ni de l’assistance, encore moins de l’assistanat) mais bien réel de la collectivité toute entière. On voit donc que la différence liberté positive (possibilité de faire quelque chose) et la liberté amartya-sen-idee-de-justicenégative (absence d’opposition) telle que la définit Isaiah Berlin est tout à fait artificielle car il n’existe pas de liberté de faire s’il n’y a pas de capacité d’ôter les obstacles et les oppositions et surtout cette possibilité de faire repose sur une représentation de ce que devrait pouvoir faire un être humain (on le voit, le terme « d’humanité » n’a rien d’un terme abstrait). C’est une approche de ce type qu’adopte Amartya Sen (si j’ai bien compris) dans sa théorie de la capabilité (je renvoie à Wikipédia mais il y a de nombreux textes disponibles sur Internet pour les plus impatients et dans vos librairies pour les plus curieux). Il me semble cependant que cette double facette de la liberté doit être rapprochée d’un autre aspect du problème : la possibilité que notre action a d’impacter la liberté des autres. Ainsi, à la légitimité de nos intérêts telle que je l’avais décrite dans l’article précédent, s’ajoute une autre donnée qui est en fait la condition de possibilité de celle-ci : la reconnaissance que les intérêts d’autrui valent autant que les miens, et donc la reconnaissance désintéressée par moi-même de l’existence d’autres intérêts qui ne sont pas les miens et qui même pourraient s’avérer antagonistes – autant pour l’utilitarisme, pensée éminemment contradictoire si on va par là.

2. A chacun ses moyens, à chacun ses besoins

 Notre époque reconnaît la possibilité au moins théorique à chacun de faire ce qu’il veut dans la limite de la liberté des autres, c’est le fameux : « la liberté des uns commence où s’arrête celle des autres », ce qui a l’air d’être également la limite de la loi : tant que l’on ne dérange personne, le pouvoir n’a pas à intervenir. Même si évidemment « déranger personne » a un extension extrêmement variable en fonction des lieux, des époques et des contextes, cela donne un principe directeur à nos démocraties libérales (et libérales en ce sens), principe directeur dont la direction est précisée par exemple par la constitution qui prévoit notamment la limite au-delà de laquelle la loi ne peut pas aller (mais aussi la limite en-deçà de laquelle le droit ne peut pas ne pas aller). Nous avons là une limite à l’arbitraire du rayon d’action des lois. Bien sûr, on ne peut pas définir a priori ce qui relèvera de la loi ou ce qui n’en relèvera pas, mais dans chaque contexte (national par exemple) particulier cela offre une possibilité de contestation – nos dirigeants qui mordent si volontiers la limite pourraient s’en souvenir. Cela implique donc que donner le pouvoir au peuple ou la démocratie n’est certainement pas une licence donnée à n’importe quelle volonté : ce n’est pas parce que le peuple veut que son souhait est légal et cette légalité repose sur la définition du domaine d’action de la loi.

Cependant, on ne peut pas considérer uniquement les risques d’empiètement de la loi sur la liberté des uns et des autres, même si, d’ailleurs, cet empiètement est réellement menaçant ainsi que l’indique la prolifération des fichiers ou des lois sécuritaires. D’abord parce que le droit (ici, la loi soutenue par un ensemble de dispositif) garant de la liberté, il a donc un rôle positif à jouer par rapport à elle ; mais aussi parce qu’un autre type de danger plane sur la liberté et ce danger vient de la liberté elle-même : notre action menace la liberté des autres. J’arrive donc maintenant à la « thèse » que je défendrai ici : ce n’est pas une propriété marginale de nos actions, c’est une propriété générale de celles-ci.

3. Illimitation de notre action et menace sur la liberté

Günther Anders nous mettait en garde dans son Hiroshima est partout sur l’illimitation de notre action et les problèmes moraux que cela posait. Le problème naît de ce que nous sommes incapables de nous représenter ou d’imaginer les conséquences de notre action : nous pouvons pleurer la mort d’une personne, nous pouvons imaginer la mort de dix personnes. Nous sommes totalement incapable de comprendre ce que c’est que tuer 100 000 personnes. Alors que ça n’a jamais été aussi simple. C’est au moment où il n’a jamais été si facile d’agir qu’il est devenu si impérieux de savoir ce que l’on fait. Et au fur et à mesure que notre imagination devient de plus en plus inadéquate, notre action devient de plus en plus destructrice. Nous avons donc un problème moral parce que « les freins à l’action sont d’autant plus insignifiants que les actes sont démesurés » pour le dire comme Anders. Malheureusement, contrairement à ce que dit le philosophe allemand, ce n’est pas seulement notre technologie guerrière qui a des conséquences démesurées, c’est toute notre action qui est sous-tendue par une machinerie gigantesque qui nous dépasse largement. Sans même que nous nous en rendions compte, des continents de plastique sont apparus et nous avons changé le pH de nos océans.

« Nous, les humains, sommes plus petits que nous-mêmes. »

Bien sûr, cette vérité a été parfaitement perçue par les libéraux, tel que Hayek par exemple qui soutient que notre capacité à prévoir ce que nous faisons est extrêmement limitée. Il en conclut à l’impossibilité de centraliser l’activité d’une collectivité humaine entière, il en conclut donc à la nécessité de laisser le libre jeu du marché fonctionner pour arriver de lui-même à des équilibres. Je ne veux pas discuter ici cette conclusion – extrêmement intéressante -, je me contenterais de souligner qu’on n’est pas du tout obligé de choisir entre une prise de décision centrale et autocratique et une myriade de décisions individuelles. Pourtant, c’est bien, je crois, en terme d’action collective qu’il faudra penser la suite.

Notre époque exige en effet plus que jamais la capacité d’étendre notre imagination jusqu’à la Demain - Mélanie Laurent Cyril Dion.jpghauteur de notre action [les arguments qui vont suivre sont sponsorisés par le sujet de Bac : « l’art a-t-il un rapport avec la morale ? »]. C’est d’ailleurs l’ambition liminaire du documentaire de Mélanie Laurent et Cyril Dion puisqu’au tout début le réalisateur explique combien nous sommes doués pour imaginer la fin des temps mais combien nous manquons d’imagination pour chanter un futur radieux. Par conséquent, les deux réalisateurs vont partir à travers le monde pour dénicher des expériences novatrices qui permettent de renouveler nos approches concernant l’école, l’écologie, l’économie, la démocratie ou l’alimentation. Quoi qu’il en soit, la leçon du film consiste à tenter de montrer qu’un « autre chose » est possible, et que c’est possible parce que cela est déjà en marche ou en train d’être fait. Ce film, c’est Diogène qui prouve le mouvement en marchant. Mais, cela signifie qu’il ne s’agit plus du tout de savoir ce que moi je peux faire mais ce que nous, nous faisons à chaque fois que je fais quelque chose. D’une certaine façon, c’est le prodige – technique – qui a conduit chacun d’entre-nous à faire cekant-fondements-de-la-metaphysique-des-moeurs qu’il veut qui lui interdit désormais de faire ce qu’il veut en toute insouciance. Ou encore, l’impératif catégorique de Kant n’a jamais été aussi vrai : « agis seulement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ». En réalité, cet impératif devient la forme même de notre morale à l’heure où la condition de possibilité même de la plupart de nos actions est qu’elle soit reproduite simultanément par des milliers ou des millions d’êtres humains. Impossible en effet de faire les soldes, acheter du shampoing à la fleur de citrus ou manger des tomates en Février si vous êtes seul à le faire. Votre liberté de manger des tomates en Février repose sur le fait qu’un nombre suffisant de gens le fassent en même temps que vous. Mais cette possibilité est littéralement apocalyptique, et on voit comment aucune question technique n’est plus jamais uniquement une question technique. Plus radicalement : il n’y a plus de questions techniques. Il n’est pas question de laisser des experts se demander « comment fait-on ? » ; il faut tout d’abord se demander « doit-on faire ? ». La question n’est donc certainement pas limitée au mythe indiviualiste qui dit qu’il faut trier ses déchets et aller en vélo à son travail. A trois heures du matin. A 40 km. Dans certains cas peut-être que ces interrogations ont une pertinence, mais le problème ce n’est pas vous. Le problème c’est que vous impliquez toute l’humanité dans votre action banale et quotidienne. Ainsi, ce qu’il faut surtout remettre en question, c’est la possibilité qu’on s’occupe de tout à votre place pour que vos rêves deviennent réalité. Ce n’est pas la division du travail dans son ensemble sur laquelle il faut revenir, c’est l’idée selon laquelle il y aurait des spécialistes de la responsabilité ou de la morale.

« Ils sous-entendent ainsi que la conscience présuppose la responsabilité et que la responsabilité est leur affaire, l’affaire de ceux seulement qui sont compétents dans ce domaine ; et que nous, avec notre peur et nos tourments de conscience, empiétons de façon insupportable sur des prérogatives qui ne sont pas les nôtres. L’immoralité d’une telle situation n’est pas admissible. On ne peut en aucun cas légitimer les « clercs de l’Apocalypse » ni aucun groupe qui s’arroge le monopole de la compétence pour des actions qui pourraient entraîner la fin du monde. Chacun de nous, au même titre, a le droit et le devoir d’élever la voix en signe d’avertissement. » – Günther Anders, Hiroshima est partout.

Or, nous sommes bien suspendus devant la fin du monde ; mais pas moi ou toi ou un tel en particulier, nous en tant qu’humanité même ainsi que le dit Günther Anders. Par conséquent et à partir de dorénavant, il ne devrait y avoir aucune action qui impliquerait quelqu’un d’autre qui ne devrait être prise sans que ce quelqu’un d’autre ait le droit de prendre la parole. Et puisque nos actions engagent l’humanité même, c’est bien sans condition que je dois peser le poids de mon action. Plus que jamais l’humanité est devenu quelque chose de tangible qu’on n’a plus le droit de placer après (après mon repas, après mes études, après mon profit). Par humanité, il ne faut pas entendre quelque chose d’abstrait qui viendra à la fin des Temps parachever l’œuvre capitaliste mais quelque chose de fragile et concret qui se loge dans les virtualités même de notre technique et de notre organisation du travail. Il faut se dire que cela nous concerne. Et si cela nous concerne, nous devons avoir non pas le pouvoir d’agir, car cela nous le faisons, mais de décider, car cela nous ne le faisons pas.

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2 commentaires

  1. J’aime beaucoup cet article. Genre, je suis 100 % d’accord (si j’ai bien tout compris). En le lisant, je me suis même demandé pourquoi nous étions si souvent en désaccord… lol
    Petite mention à ce passage : « En bon libéral (et qui ne l’est pas, en réalité ?) […] » qui m’a fait sourire dû à nos nombreux échanges sur le sujet.
    Bref, encore un bon article que je partagerais à l’occasion sur mon FB.

    Franck

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