La vérité selon les journalistes

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Souvent, dans le monde médiatico-médiatique, les incompatibilités sont de personnes. C’est un tel qui ne peut pas s’entendre avec un autre, c’est machin qui ne peut pas voir truc, ou alors c’est X qui a la fierté mal placé. Cette façon pour les journalistes (et en particulier les éditorialistes) de décrire le monde politique est un moyen pour eux de garder la main mise sur l’interprétation qu’il faut faire de la vie politique.

C’est à la fois une façon de répondre au manque de moyens objectifs d’enquêter voire à l’incapacité à le faire en prêtant une rationalité aux enquêtés mais c’est également un ethos qui permet aux commentateurs de la vie politique de justifier de leur savoir et d’installer une sorte de prééminence de leur parole dans le débat politique. Car dans le débat journalistique conçu comme la mise en avant d’un chroniqueur ou d’un éditorialiste impertinent, non complaisant et objectif, c’est le journaliste qui fait les questions et les réponses, et c’est donc lui qui définit ce qui est pertinent ou pas (car son métier c’est la vérité, alors que le métier du politique c’est la tromperie, raison pour laquelle il faut décrypter). Pour que cela puisse fonctionner, il doit garder la haute main sur ce qu’il est légitime de dire et de montrer. Malheureusement, cette légitimité est contestée pour au moins deux raisons.

1. Misère du journaliste

D’une part, la qualité du travail journalistique ordinaire est plus que médiocre. Quand on fait 3h de debriefing inepte sur un débat des primaires, on n’est pas loin de la mort cérébrale. Mais en réalité, c’est vrai d’à peu près tous les sujets parce que les médias n’ont pas les moyens de faire leur travail (je rappelle le livre de Jérôme Berthaut maintenant Sociorama - La banlieue du 20hsorti en BD) et ont inventé des logiques pour sortir de ce coeur de métier  (l’information) pour passer à la méta-information : fact-checking et commentaire (d’où l’éditorialisation rampante du monde médiatique).

Mais comme pour faire du commentaire, il suffit d’avoir l’info, et bien les journalistes ont bien du mal à conserver leur pré carré, même s’ils s’y attèlent (on sait que France télévision censure certaines vidéos, mais on sait aussi que c’est un projet de directive européenne). D’autre part, donc, l’information fuit de partout : l’exclusivité n’appartient plus seulement aux journalistes certes (même si Pierre Rimbert rappelle que la majorité des sources primaires viennent encore de la presse traditionnelle), mais surtout ils perdent la main sur ce qu’il faut en dire. Les réseaux sociaux et les plate-formes de diffusion vidéo de type Youtube, dailymotion et le reste permettent à des citoyens lambdas ou à des collectifs de se faire entendre en dehors des canaux traditionnels. C’est ce qu’a bien compris Jean-Luc Mélenchon qui trouve là un moyen de contester l’hégémonie interprétative des grands médias. C’est aussi ce qu’ont bien compris tout un tas de youtubeurs qui font leurs propres commentaires : que ce soit accropolis, qui n’a pas du tout pour vocation de renverser le système (mais qui a le mérite d’être de qualité), ou Dany Caligula, Osons causer et d’autres, pas forcément à gauche d’ailleurs (big up E&R).

2. Splendeur de l’éditorialiste

Trois solutions alors pour garder la main : produire une information de qualité, introuvable ailleurs. Pour des raisons de contraintes structurelles, c’est quasiment impossible, et par conséquent, le travail journalistique de qualité appartient à des médias qui prennent le temps (et ont le temps) de faire correctement leur travail (Monde Diplomatique, Canard Enchaîné… etc), et c’est d’ailleurs en général ceux qui s’enLe Monde diplomatique sortent le mieux du point de vue financier. Autre solution : porter le feu sur la question de la légitimité du commentaire de l’information. On voit là le gauchissement du métier de journaliste puisque on substitue le commentaire à l’analyse. Le dernier instrument en date qui a fait un peu de bruit est le décodex du monde, mais qui n’est que la continuité du fact-checking ordinaire. Bien entendu, faire cela c’est s’ériger en arbitre des élégances et en détenteur d’un savoir supplémentaire par rapport à la masse des gens qui font de l’information amateur. Mais faisant cela, le journaliste outrepasse ses capacités alors même qu’elles n’ont jamais été aussi restreintes : il n’arrive plus à produire une information correcte et prétend vérifier toute l’information. C’est donc le résultat d’un défaut objectif, d’une conscience de ce défaut, et de l’incapacité à remette en cause le cadre qui rend ce défaut possible. Bref, le journaliste est dans un état « agentique », c’est-à-dire dans une situation où il se voit comme agent de forces extérieures. Cette sidération des grands médias est bien sûr un produit social et notamment de l’ethos journalistique, volontiers individualiste et donc comptant d’abord sur la vertu – individuelle – de ses membres, alors aveugles aux conditions matérielles de production de leur action (pourtant bien connues). Pour diminuer l’inconfort de sa situation, il est fondé à inventer des sorties par le haut, qui sauvent sa probité mais ne règlent pas les problèmes (d’autant que ceux qui ont la parole sont dans la situation la moins inconfortable donc moins urgemment conduit à trouver des solutions).Résultat de recherche d'images pour "le bateau usine"

« Ce n’était pas des paroles en l’air, échappées dans le feu de la discussion. Il avait été poussé à les prononcer par quelque chose, une force prodigieuse qui l’y contraignait. Pourtant, ce pêcheur qui n’avait jamais appris qu’à obéir avait d’abord refoulé cette force. Il n’avait pas encore compris que c’était précisément sa propre force. »

  • Kobayashi Takiji, Le bateau-usine

Comme il est impossible de vérifier toute l’information, il recourt à des expédients idéologiques (auxquels il aurait recours même s’il avait le temps, soit dit au passage, car la politique est loin de se limiter à l’empire du fait), nous allons y revenir. Troisième solution : faire de sa parole la seule autorisée. Il convient alors de disqualifier les autres paroles : celle du « peuple » (vidéo toujours hilarante de notre brave Apathie national) mais aussi celle des politiques. Le politique étant motivé par des pulsions de domination et par son ego, il est suspect. Il convient ainsi de décrypter ce qu’il dit, parce que ce qu’il dit n’est pas ce qu’il pense.

3. L’ère du soupçon

Mais au lieu de mener une enquête, c’est-à-dire comprendre la cohérence interne d’une pensée ou d’un cheminement, d’un mouvement et d’un discours pour en déceler les hésitations voire les affabulations (car cela existe aussi, très certainement, d’ailleurs Le Monde et consorts lorsque cela leur paraît être leur rôle le font très bien : la charge contre Fillon où les journalistes ont tout d’un coup redécouvert leur impertinence), bref, au lieu d’être herméneute, le journaliste se fait plus volontiers psychanalyste : il croit détenir une clef d’explication pulsionnelle et en tout cas de l’ordre de la psychologie au comportement des hommes politiques et il l’applique. Mais faisant cela, il met le politique en face d’un choix : ou bien il est motivé par le principe de réalité, ou bien il ne l’est pas. Ou bien, il a un « discours de vérité », et c’est une preuve de « pragmatisme », de « réalisme » (ainsi Clinton avait-elle « le seul programme réalisable et solide ») ; ou bien, il n’est pas réaliste et motivé par des perspectives communicationnelles/électoralistes (comme si c’était un mal d’essayer de convaincre), ou des passions tristes comme celles qui provoquent « la réaction identitaire contre la mondialisation alimente la démagogie de ceux qui veulent fermer les frontières » :

« La colère a gagné, la rage protestataire l’a emporté. Un milliardaire douteux, qui ne paye pas d’impôts depuis vingt ans, ment comme un arracheur de dents, flirte ouvertement avec le racisme, la xénophobie et le sexisme, et qui n’a jamais exercé le moindre mandat électif ou public, a su la capter. »

Bien entendu, le journaliste tenant de l’objectivité et de la vérité se place ainsi en surplomb et s’invente une compétence qu’il n’a pas, justifiant par là sa place. Mais à la condition que personne d’autre que lui ne soit capable d’avoir le dernier mot sur la vérité. Tout armé de ce savoir factice, il est à la fois un pur gardien d’un habitus idéologique forgé par la fréquentation de ses semblables (éventuellement hommes politiques respectables Résultat de recherche d'imagesbien sûr, on peut se confier à ses proches raisonnables, comme dans le livre de Davet et de Lhomme) et en même temps en position haute mais usurpée. Ainsi les graphiques de François Lenglet, les sondages (rappelons que les primaires n’ont pas d’emblée de légitimité supérieure aux sondages), les prétendues questions des auditeurs ou les préoccupations très personnelles des journalistes, transformées en questions essentielles que se posent tous les Français, quand ce ne sont pas des « Français » représentatifs d’eux-mêmes et des réseaux des journalistes qui sont appelés pour lutter contre les illusions des hommes politiques déconnectés. Bref, tout est fait pour piéger l’homme politique car l’auditeur ou le téléspectateur pourrait se laisser berner, il faut donc qu’on lui professe. En tout cas s’il ne pense pas correctement. Car c’est bien une question de pensée correcte ou pas.

4. Le salut par les faits

Paradoxalement, les journalistes entretiennent donc le « tous pourris » tant honni. Mais bien sûr, pas de la faute des journalistes puisqu’ils ne font que donner des faits – et puis d’ailleurs, tout le monde ne pense pas pareil. Hein ? hein ! Allez euh, « Dire « lémédia », c’est dire qu’ARTE c’est pareil que Sud Radio ». C’est le monde qui est pourri, ils se contentent de le relater. C’est le monde qui bouge, ils ne font que constater l’immobilisme de la France. Bien sûr, faisant cela, ils essayent de faire prendre conscience pour… ah mais tiens, n’y aurait-il pas un projet finalement ? Celui de s’adapter au monde tel qu’il est plutôt que de faire un monde tel qu’il pourrait être ? Mais n’est-ce pas tout à fait idéologique ? Alors bien sûr, nos chers éditorialistes jureront leurs grands dieux que ce n’est pas le cas : après tout ils sont de gauche donc progressistes, donc pour le peuple. J’avoue, tous ne disent pas être de gauche. Mais justement, qu’il y ait une telle unanimité sur les questions de mondialisation et d’économie laisse songeur sur la faculté qu’a aujourd’hui la gauche à se distinguer de la droite. Et partout sur les plateaux, on croirait que les mêmes répétiteurs de Jean Tirole circulent : il faut laisser l’économie à ceux qui savent, aux experts, pas aux politiques donc, au fond ; et le reste – ce qui reste, en fait – peut être laissé à l’appréciation des gens. Je laisserai sur ce sujet, s’exprimer une très bonne recension du dernier ouvrage de notre prix Nobel d’économie :

La solution de l’auteur prend ainsi un caractère technocratique trèsjean-tirole marqué : les choix « sociétaux » (comme la question des signes religieux, du PACS, etc.) peuvent être laissés aux mains des politiques et des électeurs, mais il n’est pas raisonnable de faire de même pour les choix « techniques » (comme les questions relatives à l’emploi, à la monnaie) car ni les uns ni les autres n’ont les compétences et les incitations adéquates pour régler ces dernières (p. 223).

Et puisque nous somme du même avis que l’auteur de la recension (Philippe Steiner), on le laisse terminer sur une réflexion pleine de sagesse :

On peut douter du caractère désirable d’une telle conception de la démocratie ; on peut aussi douter du fait que les experts ne soient sensibles qu’au poids des arguments et insensibles aux rapports de force. Et ce d’autant que Jean Tirole attribue bien commodément la crise financière de 2008 aux choix des politiques, soulageant les économistes de toute responsabilité.

4. Le parti des justes

On voit là se dessiner les contours d’une classe idéologiquement consensuelle (mais pas homogène) allant de l’économie orthodoxe aux papes des médias, en passant par les hommes politiques les plus convenus – et qui ont bien le droit ma bonne dame, attention, oulala, je ne voudrais pas être repeint en stalinien. Avec tout de même, à chaque fois, l’homme politique comme maillon le plus faible de cet ensemble hétérogène puisqu’il est sujet au dérapage et aux tentations électoralistes. Devant tant de défiance et si peu d’amour de la part de ceux dont il assure pourtant les intérêts (ou plutôt, leurs représentants : les journalistes, il ne faudrait pas accuser les milliardaires qui tiennent les grands journaux ou radios), pas étonnant qu’ils se rebellent parfois un peu.

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Ou pas :

La justice de notre pays, les journalistes de notre pays construisent une relation critique avec celles et ceux qui s’expriment chaque jour. On ne peut prétendre aux plus hautes fonctions de la République en considérant qu’on doit être un intouchable de la presse et qu’on est au-dessus de la justice, ça, ce n’est pas possible

Merci Emmanuel.

5. Conclusion :

Le journalisme est frappé d’un terrible fléau : défié sur son propre terrain, incapable d’assumer sa charge, il s’est drapé dans sa rigueur factuelle. Pour montrer que son métier était primordial, il n’a pas produit de l’info qu’il était impossible de produire, il a labellisé la compétence de déceler le faux du vrai. Et c’est autour de cette technique que s’est reformé toute sa pensée : il y a le vrai et le faux, donc il y a les réalistes d’un côté et les idiots (plutôt le peuple) et ceux qui les manipulent (plutôt les politiques) de l’autre. Rien d’étonnant alors à ce que les interviews politiques ou les questions politiques soient des lieux de chasse à la fausse information et à motivations obscures. S’il n’y a que le vrai et le faux, donc ce qui est bon et ce qui n’est pas bon, alors il y a, à la suite de Platon, la raison et tout ce qui y fait obstacle : si la gauche ne se rassemble pas, ce n’est pas pour cause de différences idéologiques qui n’existent pas, puisque la vérité s’impose, – ou qui existent si peu, nucléaire/pas nucléaire question de bobo, non ? – mais pour des différences d’ego, de personnes. Gageons que toutes ces contingences politiques disparaîtront bientôt, conformément aux vœux d’Apathie et de Jean-Claude Juncker. Rassurez-vous, tout cela est En Marche !

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