Y aura-t-il un « rassemblement de la gauche » ?

Non.

Bon, j’aurais pu m’arrêter là.

Mais je suis bavard !

1. Moi, personnellement, je pense que je dois être candidat

Comme on l’a vu un peu dans l’article précédent, le commentaire politique ordinaire considère en général que les querelles, les empêchements entre partis politiques sont en fait des questions de personne. Il y a en gros deux possibilités : ou bien vous êtes au diapason de l’ambiance libérale gentille mondialisante et dans ce cas vous êtes un raisonnable ou bien vous êtes un passéiste, un irréaliste, un… etc. Le propre du commentateur politique est de n’avoir que le mot de vérité à la bouche. Le propre du commentateur politique est de ne pas croire en la politique. C’est pour cela qu’il est nul. Il prend les différences personnelles, les inimitiés (réelles sans doute) pour des différences essentielles. C’est que, comme seules la vérité et l’erreur existent, et bien tout ce qui sort du cadre convenu est démagogue, électoraliste, bref considération tactique (rarement stratégique, le politique du commentateur politique a la capacité d’anticipation d’Ysengrin – méchant et malhonnête mais un peu con) ou… considérations d’ego. Si vous avez compris ça, vous avez compris le Petit Journal impertinent et, je ne voudrais pas trop m’avancer cependant, Quotidien. Les considérations d’ego se mettent à fonctionner lorsque deux candidats sont censés être relativement proches (en tout cas pour un éditorialiste de génie). Pour des tas de raisons (notamment parce que le PS n’en finit plus sa mutation libérale-socialiste, ou disons sociale-démocrate pour ne fâcher personne, mais aussi parce que le FN-bête-immonde-blabla), cela arrive souvent à gauche. Laquelle gauche est sommée de se rassembler (qu’il y ait à droite, deux ou trois partis – avec le Modem – qui font régulièrement plus de 15% n’a l’air d’émouvoir personne) parce que sinon elle sera éliminée du deuxième tour. Bon du coup si deux c’est trop, c’est qu’il y en a un qui fait preuve de mauvaise volonté ou qui est motivé par des considérations romantiques, bref par l’émotion (fût-ce la nostalgie), non ?

D’autant que comme on est dans la gauche pas très raisonnable, tout ce qui paraît un peu audacieux est automatiquement requalifié en « utopie », « rêve », « surenchère » (il faut se distinguer de ses concurrents, la politique, au fond, c’est comme vendre des savons). Ainsi, l’explication des propositions de gauche de Hamon et de Mélenchon, c’est une surenchère électoraliste jusqu’au ridicule futuriste pas loin de Jacques Cheminade (que l’on n’a jamais écouté, d’ailleurs, ça serait dommage de prendre au sérieux les gens), imaginez ma bonne dame. Je vous laisse goûter l’analyse pertinente de nos amis journalistes politiques – mention spéciale à Christophe Barbier, il faut l’écouter dire à 1min21 : « On est loin de l’assiette du prolétaire… qui a PEUR ! qui a peur des immigrés, qui a peur de la fin du travail, qui a peur de tout ça » pour se rendre compte du degré de mépris de classe qu’il peut y avoir sur les plateaux, et les autres de renchérir avant et après. D’une manière générale, cette toute petite émission est révélatrice de beaucoup de choses, on pourrait la commenter longuement (mais… non).

Pour achever de vous convaincre, je ne mets qu’un autre extrait et vous conseille la lecture de l’article qui va avec :

« [Jean-Luc Mélenchon] peut bénéficier d’un attachement romantique désespéré à la gauche. C’est-à-dire qu’un électeur qui se dit « bon c’est foutu pour 2017 […] est-ce que le meilleur vote ce n’est pas un vote authentiquement de gauche, de gauche à l’ancienne, de gauche blanquette de veau, de gauche romantique, à savoir Jean-Luc Mélenchon ? » Ça fait du bien à la gauche, de voter Jean-Luc Mélenchon, pour quelqu’un qui a toujours considéré que la gauche devait servir les ouvriers, les prolétaires et l’égalité. On sait bien que ce n’est pas une solution d’avenir pour exercer les responsabilités et gouverner un pays mais c’est une solution de cœur pour un vote désespéré en 2017 » (Christophe Barbier, 17 octobre 2016).

Résultat de recherche d'images pour

Normalement, en plus de son écharpe rouge, il a une montre qu’il met par-dessus sa chemise.

« Ça fait du bien », « Ça fait du bien » ! « ÇA FAIT DU BIEN » ?! Voilà, donc ce type il est éditorialiste. Maintenant qu’on a compris que ces gens étaient, eux, incapables de comprendre quoi que ce soit de réel dès que ça sort du petit cercle des libéraux mondialisants gentils (ou méchants, Fillon il est méchant, par exemple -mais ça va, M. Barbier l’aime bien), et bien on va pouvoir se demander vraiment ce qui motive les deux candidats à ne pas faire la route ensemble.

2. Prendre au sérieux les hommes politiques ?

La couverture est hideuse, mais c’est un bon livre.

« Si nous ne parvenons pas à trouver le moyen d’interpréter les paroles et autres comportements d’un être comme révélant un ensemble de croyances pour une bonne  part  cohérentes  et  vraies  selon  nos  propres  normes,  nous  n’avons  aucune raison de considérer que cet être est rationnel, qu’il a des croyances, ou qu’il dit quoi que ce soi. »

– Donald Davidson, Enquêtes sur la vérité et l’interprétation, 1993.

Ce qui est rigolo drôle, c’est que les commentateurs politiques sont tout à fait d’accord avec Davidson, mais comme les commentateurs politiques n’ont aucune imagination, ils pensent que les gens qui ne sont pas d’accord avec eux sont irrationnels. Alors qu’on doit aussi à Davidson, dans le même ouvrage, le principe de charité consistant à attribuer à son interlocuteur ou, ici, à celui qu’on écoute, le maximum de rationalité, en présupposant qu’il n’est pas fait d’un bois radicalement différent de nous. C’est simplement reconnaître que la condition pour comprendre quelqu’un, c’est qu’il parle le même langage que nous. Mais évidemment les commentateurs sont des êtres d’une grande intelligence, et ils voient bien que ces politiques s’adressent aux tripes des gens (qui ont peur, rappelons-le) ; d’où d’ailleurs ce paradoxe que le commentateur politique reproche à la fois aux politiques d’être démagos (c’est-à-dire de s’adresser aux idiots) mais, quand il ne l’est pas, de ne pas parler aux idiots (on reproche ainsi à Mélenchon d’être élitiste – il faudrait savoir !).

A rebours des considérations des commentateurs politiques qui doivent montrer qu’ils servent à quelque chose en gardant pour eux-mêmes le monopole de la parole autorisée (ça coûte toujours moins cher de payer une fortune un Apathie qui sait tout sur tout que d’avoir des correspondants sur place ou des gens qui font un vrai travail d’enquête), on peut prêter aux hommes politiques de vraies raisons de faire ce qu’ils font. Et, du reste, un examen de ce qu’ils disent et ce qu’ils font nous indique assez bien pourquoi par exemple Hamon et Mélenchon ne se rassembleront pas. Pour cela, il n’y a pas besoin de supposer des caractères ou des egos, il faut juste se demander dans quelles logiques s’inscrivent les deux hommes.

2.1. Jean-Luc Mélenchon

L’image contient peut-être : 1 personne, lunettes et gros planJean-Luc Mélenchon est engagé depuis maintenant plus d’un an dans une logique de constitution d’une force politique (un mouvement), la France insoumise, sur lequel il a bien sûr eu la main dans la mesure où il l’a initié, mais qui est largement autonome parce qu’il a été conçu pour cela. Les groupes d’appuis, petits, ne sont pas des sections et par conséquent sont extrêmement libres de leurs actions et de leurs agissements. Ils se créent, se forment et se reforment, et le contrôle est minimal sauf lorsque le national impulse une action (par exemple une vente de programme), mais cette action peut être suivie ou pas, ou quand le national impose un calendrier : il fallait par exemple désigner des candidats pour les législatives. Mais les candidats ne sont pas désignés par le national, il n’y a pas d’investiture. Non seulement ce sont les groupes d’appuis d’une circonscription qui choisissent le candidat, mais encore ils choisissent des modalités de désignation (élection sans candidature, tirage au sort, élection classique… etc) sans qu’il y ait une hiérarchie qui impose des décisions. En somme, si Jean-Luc Mélenchon et son équipe ont la main sur la campagne nationale (on pourrait probablement imaginer que cela se passe autrement, mais en tout cas ce n’est pas le cas ici) pour des raisons assez compréhensibles de cohérence, de logistique, de continuité de la représentation et d’organisation, ils n’ont pas la main sur la deuxième campagne nationale qu’est celle des législatives (même si elle est pensée comme étant nationale). Cela signifie qu’ils ne peuvent PAS vendre de sièges, promettre des circonscriptions, s’arranger… etc. L’idée étant que le mouvement a sa propre logique et que ce ne sont pas des gens, élus ou pas, qui décident de façon verticale en shuntant la volonté des adhérents. De la même manière, le programme a été décidé et écrit par des gens tirés au sort, venant des différentes circonscriptions. Cela signifie qu’il est la propriété de ceux qui l’ont écrit, et pas celle de Jean-Luc Mélenchon et de son équipe. Plus exactement, Jean-Luc Mélenchon pourrait toujours vendre des sièges ou négocier le programme. Mais s’il faisait cela, il perdrait l’appui de sesRésultat de recherche d'images pour groupes. Il y a fort à parier que c’est ainsi qu’a été voulu le mouvement : un regroupement volontaire et autonome qui ne se lie à un « leader » que parce que ce leader fait ce que le mouvement a prévu. En somme, il y a un véritable contrôle du mouvement sur le leader. Non pas que ce leader soit révocable n’importe quand, mais ce représentant/porte-parole ne doit sa place éminente que parce qu’il respecte le contrat implicite signé avec ceux qui le soutiennent. Par conséquent, Jean-Luc Mélenchon ne fait pas ce qu’il veut. On devrait s’en souvenir quand on le taxe d’autoritarisme. Il est peut-être autoritaire (je ne sais pas, je ne le connais pas) mais il s’est placé dans la situation d’Ulysse qui voulait écouter les sirènes sans céder à leurs chants : il s’est attaché au mât. On peut tout à fait imaginer, comme certaines déclarations le laissent penser d’ailleurs, que cet attachement sera d’une très grande utilité si des négociations avec l’Allemagne doivent avoir lieu. Pas de renonciation possible car les candidats issus du mouvement se retournerait alors contre lui. Certainement, ce mouvement assez jeune doit pouvoir s’améliorer, mais si on veut qu’il dure, le prochain qui deviendra son porte-parole (en imaginant que Jean-Luc Mélenchon ne soit pas le prochain président de la Ve) devra se brancher de la même façon, sous peine de voir le mouvement se dissoudre. Car, il ne tient que par l’implication de ses membres (et d’autant qu’il n’a pas d’élus pour le moment).

2.2. Benoît Hamon

Hamon candidat de la Monsieur Hamon est un homme très respectable, et on ne lui contestera pas son positionnement à gauche. Mais ce qui intéresse Hamon ce n’est que secondairement le progamme. Attention, je ne dis pas qu’il ne s’intéresse pas au programme. Je ne dis pas non plus qu’il n’en a pas (enfin même si de fait il n’en a pas, disons qu’il en aura bientôt un). Mais ça ne l’intéresse pas au point de devoir sacrifier ses alliés. Le PS c’est « l’union des contraires » ainsi que le disait un socialiste de mes amis. Par conséquent, et cela explique pour le programme de M. Hamon n’est toujours pas sorti, il faut d’abord réaliser l’union et ensuite présenter un programme. C’est que le PS est un parti d’élus avec des équilibres entre des courants et des sous-courants dans les sections locales et en fait à tous les niveaux du parti. C’est en réalité un assemblage assez hétéroclite mais assez pyramidal du fait du jeu des représentations successives qui poussent à droite le sommet de la pyramide (pour faire simple : disons que les militants sont plus à gauche – surtout les jeunes – que le haut de la pyramide).Bref, on est en présence d’un parti assez classique, avec une représentation nationale, départementale… etc, et les problèmes que pose ce genre de représentation. Notamment, la motion de synthèse partielle ou générale n’est pas synthétisée par les adhérents eux-mêmes, mais en fonction de rapports de force lors du congrès national (où justement, ne siègent pas des militants « de base »).

En bref, l’union quoiqu’elle soit normalement « naturelle » chez les socialistes est une négociaton et la condition de l’union est une négociation entre les différents courants (mais pas entre les militants eux-mêmes, cela invite à ce qu’on appelle le « réalisme »). Bien sûr, la force des électeurs de la primaire donne un poids supplémentaire à la « ligne Hamon », mais dans la mesure où il y a une tentation « Macron » et dans la mesure où la ligne Valls est très éloignée de celle de Hamon, rien ne dit que le programme en définitive sera un programme très progressiste. Et en fait il a toutes les chances de ne l’être pas tant que ça (aussi parce que Hamon n’est pas si progressiste que cela, mais il faudrait détailler, alors je laisse cela de côté). Après tout Gérard Collomb est déjà passé à l’ennemi, donc il va falloir donner des gages. Mais on voit bien que c’est toujours la droite du PS qui donne le « la ». La gauche du PS ne peut guère tabler que sur l’élection au primaire, mais pas beaucoup plus car le mouvement de la France Insoumise n’acceptera pas, comme on l’a déjà dit, des candidats qui demanderaient des postes. Et puisqu’il ne faut jamais oublier Résultat de recherche d'imagesqu’un homme politique professionnel vit pour la politique mais aussi par la politique, ces considérations stratégiques et déterminantes pour les élus de la gauche du PS ne peuvent pas être occultées. D’autant que le très mauvais quinquennat (en terme d’image, on va dire) qui vient de s’écouler va rendre les places rares et chères. En somme, Hamon n’a pas grand chose pour négocier. Mais c’est aussi qu’il n’a pas envie de le faire : la tradition du PS est celle de ce genre de discussions entre caciques. In fine, ce ne sont pas les électeurs de la primaire (qui n’ont de toute façon aucun moyen de contrôle sur Hamon contrairement à ce qui se passe à la FI) qui feront le programme, ils ne sont que des cartes à jouer dans des négociations où ils n’ont pas leur mot à dire.

Par conséquent, l’union entre deux façons si différentes de faire de la politique est hautement improbable : Mélenchon devrait tourner le dos aux insoumis qui le soutiennent, ce qui détruirait le mouvement ; Hamon devrait tourner le dos aux élus qui devraient renoncer à leurs sièges de députés, le parti socialiste ne survivrait pas à une vassalisation (et on voit mal les députés accepter de toute façon). Dans ces conditions, ou bien Hamon (et cela vaut pour Monsieur Jadot) ne comprend pas comment fonctionne la France Insoumise et il est sincère lorsqu’il demande à Mélenchon de discuter. Mais alors il n’a pas compris l’eneu. Ou bien, il sait très bien ce qui est en train de se passer et il essaye de faire croire que si le rassemblement n’a pas lieu, c’est à cause de la mauvaise volonté de Jean-Luc Mélenchon (mais pour le coup, il a bien joué, le vieux roublard en montrant que c’est bien Hamon qui voulait se présenter quoiqu’il arrive). D’autant que le programme de la France Insoumise est très à gauche et qu’on voit mal comment des vallsistes sécuritaires, sociaux-libéraux pourraient accepter un tel programme. Cela pose d’ailleurs la question de savoir pourquoi ils acceptent l’union avec Hamon.

Parce qu’il n’est pas si à gauche que cela.

3. Quel programme ?

Il y a tout à parier que le programme de Hamon sera un programme de compromis, et il y a même fort à parier que ce sera un programme qui brandira des mesures de gauche sans forcément considérer qu’il les appliquera. Car on l’a dit, le programme passera après l’union. Mais en même temps cette union ne peut se faire que parce que les positions des uns et des autres ne sont pas irréconciliables de manière rhédibitoire. Examinons un peu la question.

D’abord, pour le moment, Hamon ne dit pas comment il réalisera son programme, or si on doit croire ce qu’il en a livré jusqu’à présent, on voit mal comment ce qu’il propose serait possible sans une préparation importante (par exemple pour le revenu universel, puisqu’apparemment cela fait rêver certains), sans rien dire des impossibilités du fait de l’engagement de la France dans les traités européens. De plus, et c’est là un argument fort : il ne met pas du tout en oeuvre les conditions d’un changement véritable puisque son équipe de campagne est issue de tous les courants du PS, puisqu’il invesit les mêmes députés que lors de la majorité précédente (qu’on voit mal supprimer des lois qu’ils ont voté). Cela ajouté à certaines positions de Hamon par exemple sur le CETA et on comprend qu’il n’y a absolument aucune garantie que le programme sera tenu : le « réalisme » tranchera une première fois et les équilibres subtils trancheront une seconde fois. Il ne restera alors plus grand chose du programme progressiste : si vous voulez sortir du nucléaire mais qu’il vous faut négocier avec quelqu’un qui ne veut pas sortir, vous ne sortez plus qu’à moitié, alors si en plus vous ne vouliez qu’un mix énergétique… De cette façon, il y a des chances que toute position véritablement progressiste finisse à la poubelle ou en tout cas si bien mâchée et vidée de sa substance qu’il n’en restera guère de quoi en faire un plat. A l’inverse, les propositions de droite, même matinée d’un soupçon de gauche, peuvent rester des propositions de droite : c’est toute l’histoire de la loi travail qui a conservé le renversement de la hiérarchie des normes avec des gages ridicules et qui pourront être retournés comme un gant à la prochaine majorité.

Tout ça pour dire : Y aura-t-il un « rassemblement de la gauche » ?

Non

PS : Une vidéo, indiquée par un brave homme, entre les porte-paroles de Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon. Vous en prendrez un ramequin, vous vous ferez une idée.

Publicités

Un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s