Un joli coup

« Question – Quelle est la différence entre un candidat sanctifié et promu depuis le début de la campagne par tous les grands médias et une candidate diabolisée et vilipendée quotidiennement par l’ensemble de ces mêmes médias ?

Réponse – Environ 2 % »

  • Vu sur les réseaux sociaux.

Pour l’image à la Une : « The straw view » (« La vue à travers la paille ») cc Danjo Paluska.

L’article est très long, pour une fois il y a donc un sommaire/annonce de plan.

Sommaire :

  1. Gravité : que dire ? ce que nous dit ce vote de réjouissant et de terrible.
  2. Droit devant, et à fond : que la plupart des commentateurs ne se sont pas posés la question précédente.
  3. La nouveauté de Macron : de choses qu’on sait sur Macron mais qu’on dit inessentielles.
  4. Des causes : pourquoi Macron est-il arrivé, malgré tout ? Pourquoi ce n’est pas l’effet mécanique de la rationalité d’un projet émancipateur.
  5. La suite ? Que ce n’est pas terminé et que Macron va devoir gouverner.
  6. Conclusion. Réflexion sur ce qu’il faut voter au deuxième tour parce que oui, la question se pose.

1. Gravité : que dire ?

C’est à la fois une surprise et une non-surprise. Une non-surprise parce que les sondages mettaient Le Pen et Macron au deuxième tour depuis des mois. Une surprise parce qu’à voir la terreur qui a saisi les éditorialistes en peau de lapin deux semaines du scrutin, on peut se poser la question de la pertinence de prévisions qui ont besoin d’un tel arsenal de mauvaise foi et de soutien médiatique pour se réaliser.

C’est à la fois une bonne et une très mauvaise nouvelle. Une bonne nouvelle parce que nous avons fait un score historique, que nous avons réveillé des forces endormies et démobilisées et que toutes ces forces sont en passe de trouver non plus une figure mais des leaders, des noms, des luttes nouvelles : Mélenchon a passé le flambeau hier, il conduira encore les législatives sans doute, mais l’avenir est à nous tous. Une très mauvaise nouvelle puisque le suppôt de Satan et son adversaire le mignon de Lucifer sont au deuxième tour. Personnellement, je me réjouis qu’un FN annoncé à 26, 27, 30 % soit à 22, mais on ne peut pas occulter que c’est une très mauvaise nouvelle que ce parti, fossoyeur de toute politique véritable puisque toute question politique se dissout dans la prétendue non-alternative consistant à « faire barrage ». On ne peut pas oublier que le FN ne sera pas, en toute hypothèse, à 20 % comme celui du Père au deuxième tour de 2002, mais bien plus haut.

L’indécence de dire ça. « Ahah, nous au moins on a pas voté comme les ploucs »

On ne peut pas oublier donc que la lassitude des politiques sans cesse renouvelées finit par prendre le dessus sur le dégoût inspiré par le parti du racisme et de la haine. Et appeler à voter contre Marine Le Pen sans se poser une seconde la question de sa montée est vraiment symptomatique du niveau où en est rendu notre démocratie. On avait après tout deux semaines pour prendre une décision. Mais non, il fallait se décider tout de suite, se ranger dans le camp du bien et pas celui du mal. Et ainsi éviter de se demander ce que cela signifie 19,5% des gens qui veulent changer de République, le PS officiel en ruine, le FN si haut. Double effet kiss cool de la candidature FN : il n’y aura aucune discussion sur la marche à suivre, comme il n’y a eu guère de discussion sur le projet de Macron. Mais ce n’est pas grave, les importants diront qu’il n’y a pas de discussion à avoir.

« La machine médiatique contre Mélenchon s’est donc emballée. Il ferait le jeu du FN en n’appelant pas à voter Emmanuel Macron sans consulter La France Insoumise. [Je précise qu’il ne va pas ne pas appeler à voter E.M. il va simplement consulter les gens, vous savez, ce césariste égocentrique égo-maniaque égoïste va consulter les gens]

Ceux qui aujourd’hui l’insultent et pratiquent l’injonction à tout bout de champ devraient se faire petits. Si Marine Le Pen est aussi bas, c’est en grande partie parce que JLM est allé lui disputer des électorats que les libéraux ont abandonnés depuis longtemps. Ainsi, Mélenchon a fait 31% chez les jeunes, loin devant Marine Le Pen (21%), alors qu’on lui prédisait des scores stratosphériques chez les 18-24. Ainsi, Mélenchon a fait 31% chez les chômeurs, contre 26% pour MLP, alors qu’elle devait faire 35% au début de la campagne. Ainsi, JLM a fait 24% chez les ouvriers, et fait descendre Marine Le Pen à 37%, alors que près d’un ouvrier sur deux devait voter pour elle au départ.

Bref, faites vous petits. Vous avez abandonné les classes populaires depuis longtemps. Sans la campagne de La France Insoumise, Marine Le Pen aurait été première, et à des niveaux bien plus hauts que ceux qu’elle a atteints hier soir, de sorte qu’elle aurait peut-être pu enclencher une dynamique, et rendre sa victoire possible.

Marine Le Pen va perdre dans 15 jours, et c’est grâce à ceux que vous insultez. »

  • Vu sur les réseaux sociaux.

2. Droit devant, et à fond

De ce point de vue, la sélection au deuxième tour d’Emmanuel Vide Macron est une très mauvaise nouvelle. Le candidat clone de Hollande, soutenu par tous les porte-serviettes des derniers gouvernements a donc probablement gagné. En tout cas, il est en bonne voie. Par un tour de passe-passe électoral, il va donc devenir Président de la République avec un score indécent. Signe que ce n’est pas un vrai choix qui a été laissé aux Français : les scores serrés sont en effet le signe qu’une vraie alternative est proposée, encore qu’on pourrait imaginer un score très relâché mais signe d’une vraie adhésion populaire. Ici, on n’aura pas un score de République bananière, on aura peut-être pas mal d’abstention. Bref, cette élection prometteuse va se finir en eau de boudin. Surtout, pour qui allons nous voter ? Pour celui qui est la cause (pas la cause unique, attention, il n’est qu’un symptôme, il n’a aucune importance en lui-même, il n’est que l’avatar de TINA) de la montée du FN. Et donc, si nous votons pour lui, comme il est probable que nous le fassions, nous participons à la continuation de cette politique qui n’en est pas : continuation de la casse sociale, mais aussi continuation du chantage politique au FN. Et

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Qu’est-ce qu’il a l’air méchant ! Brr…

à combien sera le FN la prochaine fois ?

Devant cette perspective, on comprend que plus d’un sera dubitatif. Voter pour le pire ou pour repousser le pire ? Quelle réjouissante alternative qui mène dans les deux cas aux ténèbres. Car M. Macron n’est pas seulement le deuxième nom du consensus non consenti (car s’il regroupait largement derrière un projet novateur, ce serait intéressant, mais ce n’est pas le cas, il regroupe « contre »), il est aussi le nom de la casse sociale, de l’oubli des questions européennes, de l’oubli des questions de politique internationale, et in fine le candidat de la guerre : guerre sociale et guerre au sens propre, avec des armes des vraies, aux portes de l’Europe. Car oui, ce n’est pas parce que ce candidat du consensus pense qu’on peut aller de l’avant en se tenant la main que les fractures disparaissent, surtout dans ces conditions. En évitant la contradiction, en esquivant la confrontation, il jette un voile pudique sur les vraies fractures, sur les vrais problèmes, et il conduit au chaos. Où est l’écologie ? Où est la lutte contre les inégalités ? Où est la ligne claire contre ceux qui se prétendent gendarmes du monde ? Il laisse ces questions en suspens dans le néant de son sourire et de ses discours vides, et nous en sommes réduits à un acte de foi : après tout, il n’a rien dit, donc peut-être que…

3. La « nouveauté » de Macron

Emmanuel Macron a fait un très bon coup. Mais… un coup politique ?

D’un point de vue politique, je n’arrive pas à voir quelque chose de neuf en Emmanuel Macron : il est objectivement responsable de tout une partie des mesures de Hollande. Hollande le considère lui même comme son successeur, Pierre Bergé n’a pas dit autre chose non plus. Il s’est entouré des fossiles du vieux monde et il a été adoubé depuis des mois par les médias. Son projet est fort clair en général (ses déclarations le prouvent) même si brumeux dans le détail.

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« Emmanuel Macron, il a été mon conseiller, même avant que je devienne président de la République. Il est à sa tâche, il doit, comme ministre de l’Economie, permettre qu’il puisse y avoir autant de développements d’entreprises que possible, il est un promoteur de l’innovation technologique (…). C’est sa tâche. Ensuite, qu’il veuille s’adresser aux Français, aller chercher des idées nouvelles, je ne vais pas l’en empêcher. Mais il doit être dans l’équipe, sous mon autorité.

C’est entre nous, non pas simplement une question de hiérarchie – il sait ce qu’il me doit – mais une question de loyauté personnelle et politique. »

  • François Hollande, à propos de son fils spirituel.

4. Des causes

Alors, bien sûr, il a gagné, nous respecterons les urnes. Mais ici comme en sport il y a de belles victoires et il y a des victoires volées. Lorsque l’on est « obligé » de voter pour un candidat, c’est-à-dire lorsqu’on doit voter « contre » un autre, il y a une certaine amertume à le faire, comme s’il y avait eu « triche » ou « manque de fair play ». Malheureusement, il ne s’agit pas de mettre une étoile de plus sur un maillot, d’où le ridicule absolu de Macron qui fait applaudir ses adversaires au soir de sa victoire. Ceci dit, pour qu’il ait pu passer, il fallait que les conditions soient réunies :

  • à droite d’abord avec la chute de Fillon du fait des affaires. C’est aussi le vieux monde qui se rappelle à nous mais qui signale une volonté de changement : probablement, une partie de l’électorat de Fillon ne s’est pas déplacé ou a changé de candidat. Fillon a fait un mauvais score si on le compare à celui des candidats comparables dans les dernières élections, le socle de droite a cependant relativement bien résisté. En partie parce que le matraquage médiatique finit par avoir des effets contre-productifs sur l’électorat, surtout dans un climat de défiance par rapport aux dits médias.

  • Au centre. L’électorat du centre est étrange : en partie constitué des franges les plus contentes du monde tel qu’il est (Pierre Bergé) et qui aspire à le perpétuer voire à pousser son avantage ; il compte aussi en son sein une partie de la classe moyenne, déclassée mais intégrée. C’est globalement un électorat qui tire avantage matériel ou de reconnaissance de son appartenance objective ou subjective à la marche de l’histoire, c’est pourquoi des profs peuvent voter Macron. C’est un électorat qui n’a guère de raison d’être défiant envers les médias (à l’aise avec les concepts de fact checking, soucieux de vérité vraie et de fake news) mais aussi – car il faut toujours revenir aux conditions matérielles de production d’une idéologie – parce que ses vues sont compatibles avec celles des médias dominants. La campagne de Macron avait tout à fait à voir avec cet électorat globalement satisfait ou intégré mais qui ne veut pas louper la marche de la mondialisation heureuse, du progrès… etc. C’est l’électorat rêvé des médias : un électorat croyant en des valeurs d’individualisme, de réussite personnelle et ayant foi en l’évidence du système, en le consensus et en le compromis. Il est peu étonnant que les éditorialistes en vue roulent plutôt pour Macron, ainsi que l’ont montré les unes et les manchettes et les journalistes en service commandé. Cela a contribué à une surmédiatisation de Macron et à une relative complaisance quant à son programme et à son projet : globalement, il n’a pas eu à se mouiller beaucoup ou à sortir de l’ambiguïté. Macron a ainsi pu jouer sur son capital sympathie et d’un projet superficiellement attirant tout en profitant du matraquage à droite comme à gauche : donné comme rempart du FN, faisant partie du cercle de la raison selon l’expression de Minc (membre de la fondation Saint-Simon, au passage), profitant du Mélenchon-Bashing (voir par exemple l’épisode ridicule sur l’alliance bolivarienne), profitant du Fillon-bashing ; il a trouvé un boulevard. Qu’on mesure à combien peu de choses tient l’histoire si on imagine convenablement les effets d’une élection de Juppé et de Valls respectivement aux primaires de la droite et de la gauche.

  • À gauche. La gauche est arrivée divisée à l’élection. En réalité, ce n’est pas nouveau. Divisée, elle l’était déjà au moment du passage de Hollande. Mais Hollande a pu attirer des centristes ainsi que le score de Bayrou l’a montré. La nouveauté c’est que la gauche vraiment de gauche est apparue telle. Mélenchon et Hamon. On pourra gloser tant qu’on veut sur les égos, j’ai déjà montré – il me semble – que c’était parfaitement ridicule de voir la division sous cet angle là. Et là il y a deux choses :

    • Mélenchon est un homme aussi apprécié que détesté (souvent à tort, mais cela importe peu en l’espèce). Il est très clivant même s’il a adouci son image. Sans sous-estimer le mal qu’ont fait les médias, et donc malgré l’image caricaturale de l’ami des dictateurs, de Poutine et que sais-je encore, sa position sur la Syrie a dû en rebuter plus d’un et une partie de la gauche n’est pas prête pour accepter la réalité de l’Union Européenne et pour en tirer les conséquences logiques. Il y a donc encore une vraie ligne de fracture qu’il ne faut pas chercher à masquer sous des faux-nez : les divisions recouvrent toujours des différences idéologiques qui ne sont pas accessoires. Cependant :

    • Le parti socialiste s’est comporté comme seigneur sur ses terres et a décidé d’un calendrier fort tardif qui interdisait de fait toute entente (j’en ai déjà traité ici). Une fois les candidatures entérinées par le conseil constitutionnel, il était de toute façon impossible de se désister pour de simples problèmes de remboursement de frais de campagne. Mais de toute façon, il n’était pas du tout dans les projets du PS de dialoguer : le contact très tardif avec Jean-Luc Mélenchon, près de trois semaines après l’élection de Hamon ; les SMS envoyés par les proches de Hamon aux militants ; le communiqué extrêmement violent du PS à 20h le 21 avril (dont j’ai traité ici). Les différences sont réelles mais à aucun moment le PS n’a montré la moindre envie de surpasser ces différences. Rien d’étonnant puisqu’une grande masse des éléphants du PS soutenaient Macron et que la division cultivée et entretenue servait Macron : privant la gauche d’un rassemblement qui aurait permis d’aller plus loin ; faisant monter Macron en tant que rempart contre le

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      C’est quand même autre chose.

      FN, contre la division de la gauche, comme alternative raisonnable contre le changement trop brutal de Mélenchon.

      Peu importe donc maintenant, mais ceux qui disent que si Hamon n’avait pas été présent, nous aurions eu Macron contre Mélenchon et donc Macron à la fin oublie que d’abord ce n’est pas exactement le même choix que PS officieux/FN et oublie que la politique est faite de dynamiques et pas d’électorats figés. Je ne appesantis pas sur cela pour ne pas donner l’air de faire trop de tambouille, mais le hasard veut qu’après avoir écrit ces lignes, je tombe sur un propos de Mélenchon lui-même, daté du 13 mars, je le partage donc.

« Certes, comme le montrent les courbes des sondages, si la candidature du PS ne perce pas, si elle a même commencé à régresser, il n’en demeure pas moins qu’elle a réussi à stopper notre progression avérée jusqu’à fin janvier. Le pilonnage démoralisant des amis de « l’unité » qui me dénigrent sans trêve y a ajouté sa contribution démotivante sur les milieux militants pétitionnaires traditionnels. Et si dorénavant nous reprenons le terrain en progression, tout cela nous a même fait reculer un temps. Et elle nous a fait perdre du temps.

Ce n’est pas tout. Jusqu’à fin janvier nous jouions à touche-touche avec Macron. Depuis, nous avons eu un mois d’autoblocage mutuel avec Benoît Hamon. Cela a suffi à Macron pour lui permettre de décoller et de s’imposer comme la figure du « vote utile » si chère au PS. Il peut siphonner donc Hamon de tous ces votes qui auraient pu venir vers nous sans cela. C’est sans doute l’effet le plus important attendu par les cyniques hommes de l’appareil solférinien avec la candidature de leur parti. Ils la soutiennent comme la corde soutient le pendu ! Car pour eux la suite est déjà écrite, selon l’aveu du même Cambadélis dans la même interview. Il s’agit de former ensuite une « grande coalition » avec Macron lors des législatives. Raison pour laquelle il appelle les importants du parti à ne pas quitter le navire et à ne pas se vendre au détail. En restant groupés au PS, ils auront une meilleure position pour négocier les places d’une nouvelle majorité avec Macron. Les gogos enchaînés au PS auront donc été d’un bout à l’autre les dindons d’une farce bien orchestrée.

La candidature de Benoît Hamon aura fonctionné, à son corps défendant, comme le tremplin qui aura permis d’amorcer l’appel au « vote utile Macron ». Car le vote utile est la seule culture politique que répand le PS depuis tant de temps ! À partir de là, je sais que notre partie se joue dans les électeurs nouveaux arrivants. C’est eux qui vont faire la décision. Ce sera une attitude dégagiste. Le vote utile ne va pas fonctionner au premier tour. Ce n’est pas la logique de ce que nous avons observé jusque-là. Dans ce contexte, le candidat du PS est le plus mal placé pour accéder au deuxième tour. Il est évidemment surtout desservi par les siens qui n’attendent de lui qu’un rôle de figuration avant le grand accord avec Macron. En tout état de cause, le délai laissé par la date de la fin de la primaire ne lui permet pas de bâtir un socle idéologiquement stable. Et sa position programmatique si hétérodoxe en a pourtant cruellement besoin !

À cela s’est ajoutée une lourde erreur de pilotage. Le temps perdu à courir derrière Jadot et Duflot, sans impact électoral positif, les zigzags sur son thème fétiche du revenu universel et le virage européiste sur l’aile lui ont fait perdre beaucoup de visibilité. Et bien sûr, le poison lent des désertions au goutte à goutte forme un bruit de fond qui parasite sa campagne. Je ne dis là que ce que tout le monde observe. Et il y a aussi ce que je sais et qui ne se voit pas : une campagne de cette nature ne s’improvise pas. Et le nombre de tireurs dans le dos, les grands seigneurs qui mènent leurs guerres privées dans le capharnaüm, tout ce fourmillement désordonné épuise les acteurs principaux du combat. Mais les solfériniens s’en moquent. Ils se sentent proches du but : le harakiri du parti souhaité par Hollande est en vue. L’échec imputable à « la ligne de gauche » peut figer les rôles. Et le rêve d’un Schröder à la française semble à portée de main sous les traits de Macron. Les astres s’alignent pour eux, pensent-ils. »

5. La suite ?

Au total, il aura manqué de beaucoup pour être au deuxième tour voire pour emporter la timbale et il ne faut pas minimiser les difficultés de notre positionnement que je crois assez novateur. Rome ne s’est pas faite en un jour. Pourtant nous devons méditer la suite : l’appareil du PS (que je ne confonds pas avec les militants sincères) est définitivement un obstacle à notre projet. Le but du PS a clairement été d’avoir le beurre et l’argent du beurre. Notre campagne a été indéniablement un succès, il faut maintenant trouver des points d’appuis nouveaux et des figures. M. Mélenchon a été formidable mais je crois que nous arrivons au bout de ce que nous pouvons honnêtement lui demander. Je ne dis pas qu’il faut le sortir, au contraire, je crois qu’il faut continuer à entendre sa voie, mais il faut aussi préparer la suite car nous ne pouvons pas donner l’impression que nous nous reposons sur un homme seul, ce n’est pas là que se situe notre force malgré que les médias en aient (on notera particulièrement la saveur de l’accusation de césarisme à l’endroit de M. Mélenchon quand M. Macron fait crier le nom de sa femme – qu’a-t-elle à voir dans tout cela ? – dans son allocution de fin de premier tour…). Je ne doute pas cependant, de sa lucidité sur ce point, lui qui déjà aurait voulu laisser la main en 2017. Il sera difficile de trouver quelqu’un du calibre de M. Mélenchon, mais l’erreur serait d’oublier tout ce que n’a pas encore pu être Jean-Luc, aveuglés que nous serions par tout ce qu’il a représenté.

Et c’est là que nous en arrivons à la prochaine bataille, qui commence maintenant, et pas dans quatre ou cinq ans : nous devons empêcher Macron de gouverner. Or, les points de convergence entre le PS de gauche (par exemple Filoche) et la FI sont pour l’instant sur la politique intérieure, nous avons donc cinq ans pour préparer une convergence sur la politique extérieure et éprouver une coopération à l’Assemblée (ne rêvons pas trop cependant, les frondeurs ont montré les limites de leur courage à maintes reprises). Il ne s’agit pas de faire une chasse aux sièges, cela n’a pas de sens : il s’agit de se battre pour gagner tout ce que l’on peut gagner et construire sur le terrain (ici, l’Assemblée) tout ce qu’il y a à construire : pas de politique de gribouille, des alliances concrètes et radicales qui se prouvent en vrai, et pas dans les déclarations d’intention. Il me semble donc que nous avons beaucoup à faire, et beaucoup à demander à Mélenchon : continuer la révolte et transmettre l’avenir aux insoumis qui se sont découverts ici. Si nous parvenons à bloquer le gouvernement de Macron au moins à l’occasion (ne rêvons pas), si nous parvenons à montrer que cette République là est à bout de souffle en la parasitant de l’intérieur, nous aurons à la fois montré la nécessité d’une sixième République et posé les jalons de l’élection prochaine, mais nous aurons aussi empêché la progression de cette politique que plus grand monde ne veut.

Je laisse maintenant la parole trop longuement prise à mon camarade. Je précise que je ne voterai sans doute pas comme lui. Mais comme vous ne savez pas qui écrit, vous êtes bien maris.

6. Conclusion : Que voter ? Que ce n’est pas si évident, et que si ça vous plaît pas, c’est pareil.

Mon papier rejoindra en grande partie les propos de mon camarade, bien qu’il serve essentiellement à exprimer une ligne de conduite qui, pour personnelle qu’elle soit, a une vague visée collective. Il s’agit donc de se prononcer quant à l’attitude à adopter au jour du 2nd tour. Disons-le tout de suite : ma démarche consiste à ne pas choisir, à rejeter l’un comme l’autre des qualifiés.

Je ne justifierai pas mon « non-vote » en faveur de Marine Le Pen ; je crois mes lecteurs suffisamment pertinents pour avoir perçu l’incongruité d’une telle hypothèse.

Mais il faut maintenant s’expliquer, face aux beuglements omniprésents en faveur du fameux « front républicain ». En premier lieu, il s’agit de la conclusion d’un raisonnement par l’absurde, mené tout au long de la campagne. À chaque occasion pour lui d’expliquer en profondeur les complexités, les subtilités et les attraits de son programme économique, à chaque éclaircissement qu’on lui demandait sur son ambition européenne (car c’est de cela qu’il retourne, et non d’une défiance envers l’idée européenne en tant que telle), ou à chaque admonestation trouvant pour point d’origine ses positions en matière de relations internationales, Jean-Luc Mélenchon s’est vu administrer une sentence prévisible, un jugement implacable, qui aurait pu le surprendre lui-même si on ne lui avait pas fait le coup environ 1 500 fois : « ah mais en fait, vous êtes comme le FN », avec diverses variantes euphémistiques. La palme revient en ce domaine à l’inénarrable Lenglet qui, lors du passage du candidat de la France Insoumise à l’Émission politique de France 2, avait religieusement préparé un tableau à deux entrées, permettant à l’électeur-citoyen débilité de bien prendre conscience du fait, si toutefois cela n’était pas encore ancré dans son cerveau par les psalmodies quotidiennes en ce sens, que les programmes économiques de JLM et de Marine Le Pen se ressemblaient quand même vachement. Personne pour relever l’attentat méthodologique dont procède cette démarche : donnez-moi quelques jours et je vous assure que je peux trouver 50 mesures peu ou prou équivalentes entre 2 candidats choisis aléatoirement, et ce avec presque tous les cas de figure.

Dans un mouvement vertical, ce procédé vil, vain et idiot est descendu des discours médiatiques et en particulier de ceux des éditorialistes dont il était la chasse gardée, vers les réseaux sociaux, alimentés par des citoyens lambda. À la faveur de la remontée sondagière de Mélenchon, les peurs se sont déchaînées, pas les intelligences. En guise d’argumentaire, on vit fleurir les amalgames entre « les deux extrêmes », « deux mêmes aspirations à l’autoritarisme » ou plus simplement des « Le Pen = Mélenchon », lapidairement jetés en pâture, ce qui avait le mérite d’être clair. En quelque sorte par représailles, ou à moins qu’il s’agisse d’une volonté de se conformer à l’opinion ainsi dispensée, et donc à celle des gagnants, celle de ceux que le peuple a massivement choisis, le bon sens voudrait que je votasse pour la candidate si équivalente à celui que j’avais plébiscité au 1er tour. Il n’en sera rien, comme dit en préambule ; mais je ne pousserai pas l’outrecuidance jusqu’à salir de mon passif de votant dangereux, et avec ma voix, les vierges du cercle de la raison. Le candidat de la République tenant bon face au désastre fasciste, l’espoir de tout un peuple retrouvant sa dignité face à la bête immonde ne supporterait sans doute pas d’être élu grâce au concours de crypto-staliniens voulant instaurer une dictature bolivariano-communiste en France, financée par le Kremlin ; je préfère donc le prévenir de cette infamie.

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C’est vraiment petit comme argument, ça. Vraiment. Je pensais les bolchéviques au-dessus de ce genre de finasseries.

Une deuxième raison que j’avancerai est la résultante d’une colère, que j’estime légitime, face aux conditions dans lesquelles cette élection s’est déroulée, et ce que cela révèle de l’état de notre milieu politique. Nonobstant les raisons précitées qui entrent dans ce cadre, il faut ici faire intervenir la notion de « système », tant galvaudée qu’on en oublie sa pertinence, laquelle a pourtant été magistralement rappelée par Frédéric Lordon dans un papier récent. Ici, il faut l’entendre au sens d’une orthodoxie idéologique – celle du spectre indépassable du libéralisme – et de toutes les conséquences politiques que cela engendre. Le consensus des élites politiques (de LR à une bonne partie du PS, de Fillon à Valls) qui dominent le jeu démocratique depuis plusieurs décennies maintenant, élargi aux éditorialistes, à une grande partie de la presse et évidemment au monde économique (grands patrons comme économistes orthodoxes, lesquels sont majoritaires) a « produit » comme on lancerait un bien manufacturé sur le marché, Emmanuel Macron, en assurant la fabrication (merci, François Hollande) et la post-production, soit le marketing, par les relais médiatiques (et sondagiers…) dont tout ce beau petit monde dispose. Mais comme les Français ne sont tout de même pas suffisamment stupides pour voter à 50 % de gaieté de cœur pour ce qui apparaît comme une gloubi-boulga fait avec tout ce qui reste de 20 ans de fausse alternance, il était nécessaire pour ce système d’opposer à sa tête de gondole une alternative suffisamment indigeste, répulsive mais tout de même assez puissante, pour capter toute potentialité d’opposition, tout en demeurant parfaitement inoffensive. Le FN est parfait dans ce rôle. On trouve une preuve éclatante de cette stratégie dans l’accentuation et la concentration des critiques sur la France Insoumise dans les derniers instants – fatidiques – de la campagne, alors même que Jean-Luc Mélenchon n’a jamais été « testé » devant Marine Le Pen, et que donc, quand bien même ils représenteraient chacun un mal égal, on ne voit pas bien pourquoi les anathèmes ne seraient pas équitablement répartis. C’est que le système a sans aucun doute perçu le danger bien plus effroyable que faisait peser Jean-Luc Mélenchon sur leur vision du monde ; très trivialement d’une part, contrairement à Marine Le Pen, il n’était pas condamné à faire de la figuration au 2nd tour, non seulement contre E. Macron, mais a fortiori contre F. Fillon. Mais plus encore, le programme de la France Insoumise est bien plus volontariste en ce qui concerne le rééquilibrage des écarts économiques, l’inégale répartition des richesses et la résorption des fractures sociales que ne l’est celui de Marine Le Pen, plutôt peu disert sur ces sujets. Comme l’avait méchamment observé Pierre-Emmanuel Barré sur France Inter, cette attitude s’est résumée à : « Les gens, le vrai danger, c’est pas Le Pen, c’est Mélenchon. Désolé, les Arabes, mais on préfère notre argent ! ». Une fois de plus donc, le Front National remplit sa fonction, malgré qu’il en ait, de repoussoir idéal, de captateur de toute hétérodoxie, de réceptacle du mécontentement populaire, tous ces statuts étant concédés avec d’autant plus de bienveillance que le danger est doublement moindre comme on l’a dit : d’une part, les perspectives de voir M. Le Pen triompher sont maigres, d’autre part, le Grand Soir qu’elle promet est bien moins effrayant pour les possédants et les élites auto satisfaites que celui que leur réserve la France Insoumise.

Le chantage auto-construit autour du danger FN va permettre une fois de plus, en toute logique, à un candidat qui incarne magistralement tout ce qui ne marche pas depuis des années, de s’imposer, et ce alors même qu’on peut légitimement douter du degré d’adhésion qu’il suscite. Pour toutes ces raisons, ce sera sans moi le 7 mai.

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