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S’il te plaît, dessine-moi une République

            Ce premier article à quatre mains a été motivé par les évènements de la semaine dernière, mais aussi et surtout par les réactions auxquelles nous avons assisté, dans la presse, sur les réseaux sociaux, ou sur les bancs de l’école républicaine. Ce qui nous intéresse au premier chef dans le cadre de ce vaste, formidable, et authentique mouvement d’unité nationale qui ont suivi les attentats, c’est le revers de cette mobilisation, et il nous importe d’écouter les « Je ne suis pas Charlie », aux motivations polymorphes. En effet, c’est parce que ces réactions anormales, au sens strict du terme, n’ont pas été décelées que dans des milieux extrémistes, habitués à faire entendre une voix désagréablement discordante, qu’elles nous semblent dignes d’intérêt.

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Sur le divorce Polony – Caron

            Dans le microcosme télévisuel, il est une émission qui dure depuis plusieurs années, survivant aux changements de chroniqueurs vedettes (de Zemmour-Polac à Polony-Caron en passant par Zemmour-Naulleau et Polony-Pulvar). On peut critiquer On n’est pas couché (trop branché « divertissement », trop complaisant, pas assez profond) mais il faut lui reconnaître son caractère incontournable ; aucune autre émission ne réalise une telle audience, tout en proposant des interviews de personnalités politiques ou intellectuelles de premier plan, et ce sans tomber dans un « service de la soupe ». Cette exigence du débat contradictoire, on la doit aux chroniqueurs, justement, qui au-delà de leur non-qualification sur certains sujets (l’avis d’Éric Zemmour ou de Natacha Polony sur le dernier film de Patrice Leconte, on s’en tamponne un peu), de la caricature d’eux-mêmes que leur impose presque le numéro de duettistes orchestré par Laurent Ruquier, parviennent à vitaliser les discussions, à pousser les interviewés dans leurs retranchements et, reconnaissons-le, à offrir quelques beaux moments de télévisions à travers les désormais célèbres et nombreux clashs qui ont émaillé l’émission.

            Il y a quelques semaines, on a cependant appris qu’une nouvelle restructuration allait avoir lieu au sein de l’émission, déclenchée par l’arrêt de la participation de Natacha Polony. Pour des raisons personnelles, selon elle, même si les rumeurs n’ont pas tardé à germer autour d’une mésentente, d’une incompatibilité d’humeur désormais devenue intenable entre elle et Aymeric Caron. Fait inédit dans l’histoire d’une émission qui avait pourtant pour habitude de faire cohabiter deux personnalités fortes et diamétralement opposées sur le plan des idées. Pour faire court, il y a toujours eu le rôle du réac’ un peu grognon (Zemmour puis Polony) et celui du progressiste de gauche (Naulleau, Pulvar puis Caron, Polac était un peu à part). Mais cette asymétrie idéologique était toujours contrebalancée par une complicité apparente, parfois jusque dans la manière de mener les interviews, comme c’était le cas avec Zemmour et Naulleau, s’y mettant souvent à deux pour « allumer » un invité, ce qui les a logiquement conduits à lancer leur propre émission, en duo. Point de cela entre Natacha Polony et Aymeric entre lesquels l’animosité est palpable à chacun des débats un tant soit peu tendus qui animent l’émission. Jusqu’à une rupture, donc.

            Quel sens donner à cette rupture ? Reprenons ici l’une des thèses avancées par Bruno Roger-Petit, journaliste et taulier d’une chronique sur Le Plus, l’extension numérique du Nouvel Obs’, dans un article sobrement intitulé « Clash Polony/Caron dans « On n’est pas couché » : symbole d’une télé pourrie par les réacs ». Résumons : pour BRP, la signification de cette incompatibilité entre les deux chroniqueurs tient en une explication psychologique et idéologique : Aymeric Caron ne peut plus souffrir de débattre avec Natacha Polony, en raisons de la pensée réactionnaire, ouvertement droitière et de la malhonnêteté intellectuelle de cette dernière (je cite : « Polony assène mais ne discute pas. Jamais. Elle est ontologiquement dans le vrai. »). Pour BRP, « débattre avec Natacha Polony est un exercice compliqué pour un(e) républicain(e) digne de ce nom. » On appréciera la légitimité de l’auteur qui se permet de décerner des certificats de bons républicains, sans justification aucune, sans expliquer ce qu’il entend par « républicain », mais bon… Pour ma part, si je voulais avoir recours aux mêmes méthodes, et sans aller jusqu’à une comparaison suggérée entre qui est un républicain et qui ne l’est pas, je dirais que j’ai toujours entendu Natacha Polony défendre sans ambiguité la fonction émancipatrice de l’école, la souveraineté de la nation et l’indivisibilité du corps social permise par le respect de la laïcité et que tout cela me semble appartenir de droit à un corpus d’idées des plus républicaines, mais passons, BRP a sans doute mieux digéré Claude Nicolet que moi et a su l’appliquer avec plus de pertinence à nos deux chroniqueurs préférés.

            Disons le tout de suite avant d’affirmer notre propre vision des choses, cette position de BRP me semble relever du fantasme, ou, à tout le moins, d’une erreur de jugement et d’appréciation quant à la présence d’esprits réactionnaires dans le PAF. Il écrit ainsi qu’Aymeric Caron ne fait pas un métier facile car « [il] est confronté à ce terrible challenge qui consiste à cohabiter, chaque semaine, avec une personnalité emblématique de ces réactionnaires qui colonisent la télévision française depuis une dizaines d’années. » Rien que ça. Jetons ensuite un œil à ce qu’il appelle « ces réactionnaires » et composons avec lui cette liste : Natacha Polony, donc, Éric Zemmour, Éric Brunet, Elisabeth Lévy, allez, rajoutons Robert Ménard, et éventuellement des participants réguliers à des émissions, tels qu’Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol ou encore Yves Thréard. Liste non exhaustive, donc, mais signalons d’emblée l’amalgame grossier qui est fait ici, entre des personnalités ayant des divergences non négligeables sur certaines questions (au hasard le libéralisme chez Polony/Zemmour et chez Brunet) mais admettons qu’il soit relativement légitime de les mettre ensemble. Une autre chose frappe : n’y a-t-il pas une dichotomie flagrante entre le caractère assez limité de cette liste de noms et la « colonisation » dont s’effraie BRP ? En allant même jusqu’à 10 réactionnaires qui seraient perpétuellement invités sur les plateaux de télé, gageons qu’il est aisément possible de trouver 10, 15 fois plus de noms d’invités récurrents, de chroniqueurs appartenant à l’autre bord.

            Si BRP a cette impression que les chroniqueurs, invités, intellectuels progressistes, « réellement » républicains sont submergés par les forces de la réaction, c’est, à mon humble avis, que dans les cas précis dont il traite, les contradicteurs « républicains » qui leur font face ne sont tout simplement pas au niveau. Si Aymeric Caron se trouve en si grande difficulté face à Natacha Polony et qu’il en nourrit une rancœur, phénomène qui ne s’était pas produit du temps d’Audrey Pulvar, c’est parce que cette dernière, qui a assurément des défauts, était une journaliste intelligente, sûre de ses convictions, suffisamment pertinente et raisonnée pour soutenir un débat contradictoire, même face à quelqu’un d’un bord diamétralement opposé. Si on n’a jamais entendu Audrey Pulvar s’abaisser à des attaques un peu vaseuses, consistant à renvoyer l’autre dans l’antirépublicanisme, la réaction ou autres oripeaux largement connotées, mais bien commodes car ils permettent d’éviter le débat, c’est parce que sur le plan des idées, elle avait quelque chose à opposer à Natacha Polony, que sa vision des choses était tout autant soutenu par un argumentaire rationnel que celui de sa voisine, et c’est ce qui a permis à l’émission de Ruquier d’offrir, du temps de leur collaboration, des dialogues à trois tout à fait intéressants.

            C’est là que le bât blesse avec Aymeric Caron, et cela n’est absolument pas dû à la présence prétendument néfaste de Natacha Polony. Lors des face-à-face avec Alain Finkielkraut ou Jean-Pierre Chevènement, voire Jean-Luc Mélenchon (pas que des dangereux réactionnaires de la droite extrême, donc), ce qui m’avait frappé en premier lieu, ce n’était pas les interférences nocives de Natacha Polony dans le dialogue entre Aymeric Caron et l’invité, ou l’atmosphère nauséabonde que la journaliste instillait sur le plateau, mais bien l’incapacité du chroniqueur à débattre, à soutenir la discussion avec des invités de ce niveau. Les réactions épidermiques qui me venaient à l’écoute d’une objection de Caron à un long développement de Mélenchon ou de Chevènement étaient presque invariablement des soupirs condescendants, tant j’étais presque désolé de sa maladresse rhétorique, mais surtout de son absence de profondeur d’esprit. Et c’est ce même rapport de forces défavorable qui s’instaure entre lui et Natacha Polony, dont on peut penser ce que l’on veut, mais qui a l’avantage d’être une femme érudite, à la pensée claire et raisonnée et très capable de développer un argumentaire complexe. A l’inverse d’Aymeric Caron qui demeure souvent au stade de l’invective, de la petite phrase, du raisonnement à l’emporte-pièces et de l’argument superficiel. De cette dualité découle une véritable incommensurabilité, pour parler comme Thomas Kuhn, entre les deux compères d’ONPC. Partant de là, le seul argument que l’on pourrait avancer en faveur de l’argumentaire de BRP, c’est que les patrons de chaîne, ou plutôt les personnes qui composent les rôles de ces émissions sont effectivement largement orientées et que c’est sciemment qu’entre deux contradicteurs – l’un « républicain », l’autre « réactionnaire » – ils choisissent malicieusement un journaliste médiocre, sans véritable perspective idéologique pour le premier camp et une intellectuelle plutôt brillante et habile pour le second.

            Quelques remarques pêle-mêle pour conclure. BRP affirme qu’il est difficile de dialoguer avec Natacha Polony, on pourrait soutenir la même chose à propos de Caron, qui a une tendance assez fâcheuse, quand il se sent sur la brèche lors d’un débat, à couper la parole, à invectiver plus violemment encore et donc à « pourrir » la discussion ; et ce constat ne s’applique pas seulement à lui : certes un débat avec Éric Zemmour qui, lui aussi, a cette tendance à jouer les « roquets » incontrôlables, doit être éprouvant, mais il doit en être de même avec un Edwy Plenel, notamment, preuve que la capacité à agacer, indépendamment du contenu du débat, n’a pas de couleur politique particulière.

            Ensuite, parmi les griefs faits à la nébuleuse réactionnaire par BRP, ce dernier pointe – à juste titre – le manque de rigueur d’un Éric Zemmour, par exemple, qui reprend sans les vérifier, sans les croiser, des sources issus du site d’Alain Soral, pourvoyeur d’informations discutable, au bas mot. BRP doit sans doute suggérer qu’incidemment, les journalistes venant de l’autre camp tel qu’Aymeric Caron brillent par leur déontologie et leur honnêteté intellectuelle. Qu’on me permette de citer un passage. Aymeric Caron interpellait Frigide Barjot sur le fait qu’elle apportait son soutien à Nicolas Dupont-Aignan, lui demandant, en substance, si cela ne la dérangeait pas de soutenir quelqu’un qui « prendrait Marine Le Pen comme Premier Ministre ». Natacha Polony, dont on connaît les proximités avec le parti de Nicolas Dupont-Aignan (elle a déclaré avoir voté pour lui, son mari s’est exprimé lors d’un congrès de Debout la République) s’était alors esclaffé devant tant d’approximation, provoquant l’ire d’Aymeric Caron. Une preuve donc, de l’exaspération du bon républicain face aux saillies perfides de la dangereuse réactionnaire. Pourtant, on a bien là l’exemple-type de la confusion, voire du mensonge à des fins idéologiques et rhétoriques. D’ailleurs, à ce sujet, Caron ne doute absolument de rien car cette affaire a été maintes et maintes fois évoquée, rappelée à Nicolas Dupont-Aignan par divers journalistes qui s’en est expliqué à chaque fois. Rappelons les faits, lors d’une interview au Fig Mag, à une question portant sur le choix de son hypothétique Premier Ministre, Dupont-Aignan, maladroitement, il est vrai, s’était voulu rassembleur et avait affirmé pouvoir choisir Arnaud Montebourg, tout autant que Jean-Luc Mélenchon (si celui-ci rejoignait ses positions sur des questions telles que l’immigration) mais aussi Marine Le Pen, à la condition que celle-ci rompe avec le racisme latent du FN et la propension de son parti à créer la division. Manifestement, Aymeric Caron, qui a persisté et signé avec un aplomb assez remarquable s’il n’était désolant, n’a pas choisi de retenir ni les autres noms avancés par Dupont-Aignan, se concentrant sur Marine Le Pen, ni la condition, largement restrictive et presque utopique, qui était posée pour créer les possibilités d’un tel mariage. Voilà pour la déontologie et l’honnêteté intellectuelle que ce monsieur aurait à opposer à la doctrinale et sectaire Natacha Polony.

            Enfin, un mot de conclusion, pour signifier aux petits censeurs en herbe que sont Bruno Roger-Petit mais aussi, dans une moindre et plus intelligente mesure, Patrick Cohen que le problème est moins le profil des invités d’une émission, mais la capacité de leurs contradicteurs à débattre et à leur combattre dans le cadre d’un débat. J’excepte évidemment tous les cas de personnes qui tiendraient des propos relevant de l’élucubration (négationnistes) ou tombant sous le coup de la loi et de la morale élémentaire (antisémitisme), encore que face à des opposants mesurés, compétentes et efficaces, les failles de telle pensée n’en apparaîtraient-elles pas que plus béantes ? Je n’en suis pas sûr, ce n’est qu’une hypothèse. Je ferme la parenthèse, mais en effet, ce qui importe, dans la composition d’un plateau, c’est moins les rapports de force idéologiques, les pensées d’untel ou d’untel mais bien la capacité de l’ensemble des participants à « tenir » une discussion. Placer Éric Zemmour face à trois contradicteurs de talent ne me semblerait pas bénéfique pour la « cause réactionnaire » tant les défauts de sa pensée seraient rapidement mis en évidence et les alternatives « progressistes » à celle-ci défendues avec brio. Le problème chez Ruquier, encore une fois, c’est qu’au-delà de ses opinions qui sont tout autant réfutables que celles de Natacha Polony, Aymeric Caron ne fait tout simplement pas le poids.

            Cet article, déjà très long, s’achèvera ici, mais je vous renvoie à un autre article du journaliste que j’incrimine un peu vertement ici, qui me semble tout à fait intéressant puisqu’il rend responsable Natacha Polony (et d’autres) de la montée du FN en France. Il serait donc bien, une fois pour toutes, qu’on explique pourquoi une intellectuelle, certes un peu réactionnaire (mais enfin, pris seul, ce terme n’a rien d’infâmant, il faut le développer), pas franchement féministe, qui tient des positions strictes et fermes sur la laïcité, traditionnelles sur l’éducation et à rebours de l’idéologie au pouvoir à Bruxelles et Strasbourg sur la question européenne, mais qui, à ma connaissance (hormis un tweet un peu maladroit pendant l’affaire Leonarda, et encore…) n’a jamais fait montre d’aucune dérive qui justifierait de la classer aux côtés de personnages tels qu’Alain Soral, comme le fait subrepticement BRP dans ce deuxième article. Même sous l’Inquisition, un procès en sorcellerie se fendait, au moins pour les apparences, d’un procès avec quelques arguments se voulant solides et d’une certaine rationalité.

L’identité malheureuse

Ce papier est sans doute le premier d’une série de plusieurs commentaires portant sur un même ouvrage, le dernier essai d’Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, lequel a fait couler beaucoup d’encre et déverser quantité de salive. Outre ma sympathie pour son auteur, ce sont ces réactions qui ont motivé ma lecture de ce livre, qui a par endroits été assimilé ni plus ni moins à un pamphlet raciste, qui véhiculerait une vision essentialiste de la nation française. On aura en souvenir la lamentable passe d’armes entre l’auteur et le scénariste Abdel Raouf Dafri sur le plateau de Ce soir ou jamais, ce dernier vociférant à Finkielkraut qu’il n’aime pas la France d’aujourd’hui car elle est composée de « trop de négros et de trop de bicots » à son goût, et le livrant à l’anathème car il a l’outrecuidance de considérer Maurice Barrès comme un auteur romantique. On n’épiloguera pas infiniment sur le caractère trivialement ignoble de ce reproche ni sur l’ignorance crasse du contempteur de Finkielkraut qui lui ordonna, sobrement et calmement, de se taire, mais cet incident révèle l’atmosphère quelque peu tendue qui enveloppe l’ouvrage depuis sa sortie. Qu’en est-il réellement ?

L’identité malheureuse s’ouvre sur un avant-propos où Finkielkraut rappelle quelques éléments de sa biographie, sa (très brève) période maoïste, son gauchisme soixante-huitard pour mieux montrer comment sa conversion à une défense rigoureuse de l’idéal républicain lui est apparue comme la meilleure manière de répondre aux méfaits de la mondialisation libérale sur les êtres, comme le meilleur moyen de se déprendre de ce qu’il nomme le business as usual qui gangrène la société et entame profondément les conditions de possibilité d’un vivre ensemble exigeant.

Pour l’avoir souvent entendu s’exprimer sur le sujet, c’est sans surprise que j’ai lu la première partie de l’ouvrage qui constitue la défense érudite et bien argumentée de la « laïcité à la française », à savoir une laïcité stricte et intransigeante. Ces deux épithètes me semblent compter parmi les très rares qu’il est possible d’adjoindre au vocable « laïcité », au risque de l’écorner, de l’éreinter et enfin de le dénaturer. J’entends revenir plus longuement, dans un papier ultérieur, sur cette notion.

Puis la démonstration se poursuit avec une partie traitant de la « mixité française », que l’on pourrait résumer très rapidement par une manière particulière de considérer les rapports entre hommes et femmes, qui repose notamment sur une tradition séculaire de la galanterie en France. Je dois avouer que c’est sans doute la partie la moins convaincante de l’ouvrage, bien qu’elle ne soit nullement dénuée d’intérêt. L’éloge de cette galanterie comme matrice des rapports sexués, qu’il s’agisse d’intersubjectivité(s) ou d’une atmosphère sociale, est certes bien menée, séduisante, mais demeure dans une dimension exclusivement esthétique et littéraire, sans que l’on sache vraiment où l’auteur veut en venir, ni ce que cela apporte concrètement au débat. Sans doute son intention est-il de se livrer à une défense de la galanterie comme un rapport hommes-femmes extrêmement différenciateur, assignant des rôles profondément genrés, sans pour autant véhiculer l’idée d’une domination masculine agressive. Et cela pour adresser un message subliminal à la nébuleuse féministe : à savoir que plutôt que de s’écharper sur les questions de genre, il s’agirait plutôt de regarder vers des espaces sociaux où la condition des femmes est véritablement menacée – à savoir, les banlieues françaises – et que cette misogynie érigée en vertu cardinale dans ces territoires a à voir avec une déliquescence, sinon à une absence totale de ce garde-fou moral, de ce cadre bénéfique qu’était la galanterie. Soit, mais enfin, on ne voit pas pourquoi ce combat, celui pour la fin du règne machiste dans les banlieues, ne pourrait pas se mener en même temps que celui contre les stéréotypes de genre, pourquoi ces deux causes seraient nécessairement antinomiques.

Finkielkraut conclut cette partie sur un élément particulièrement polémique du débat public de ces dernières années et qui a à voir avec son précédent propos (la laïcité et le rapport aux femmes dans la société) : l’interdiction du voile intégral. En prenant moult précautions, sachant dans quel guêpier il s’aventure potentiellement, il justifie cette interdiction du voile par le respect strict de la laïcité, certes, par souci d’égalité entre femmes et hommes, certes, mais surtout par ce droit, voire ce devoir, dont se saisit l’Etat français afin de défendre « un mode d’être, une forme de vie, un type de sociabilité, […] une identité commune ». Il postule qu’il existe une dichotomie partielle entre les sentiments qui nous traversent à la vue d’une femme intégralement voilée, que l’on soit à Kaboul ou à Paris : dans le premier cas, « on ne se sent pas chez soi et on est effectivement pas chez soi. [Une] sagesse nous dit qu’à l’étranger, notre sentiment d’étrangeté est la norme et nous met solennellement en garde contre toute guerre de civilisation » ; dans le second cas, « on ne sent plus chez soi ». C’est cette diversité des réactions, ou plutôt cette différence d’interprétation d’une même réaction épidermique, pourrait-on dire, qui est au fondement de l’identité culturelle propre à une communauté sociale, telle que la nation française, et dans une moindre mesure l’Europe. Alain Finkielkraut sait qu’il esquisse là une argumentation pouvant prêter à équivoque, que pointer ainsi un bout du nez « identitaire » peut donner lieu à une utilisation détournée de son propos, qui se rapprocherait alors de ceux d’un Richard Millet, affirmant ne plus se sentir en France lorsqu’il se trouve être un des seuls blancs dans un wagon de RER. Cet écueil, Finkielkraut en est conscient, il le prend en considération, ce qui l’incline à se demander : « Jusqu’où est-il possible, jusqu’où est-il licite de revendiquer et de mettre en avant, pour penser le vivre-ensemble, le concept d’identité commune ? ».

En cela réside tout l’enjeu de l’ouvrage de Finkielkraut, objectif qui s’apparente presque à une gageure : dans un contexte où toute affirmation « identitaire » est assimilée, pas nécessairement à tort, à un danger, à un rejet de l’Autre, à un repli sur soi raciste et exclusif, comment penser l’idée d’une « civilisation » française et européenne ? Comment concilier ce concept avec un refus indéniable du racisme ? Comment promouvoir l’idée d’une identité forte, bénéfique, élévatrice, sans tomber dans les affres de l’universalisme qui a conduit à la colonisation ou d’une forme de suprématisme ? Et enfin, comment réaffirmer l’identité nationale comme fondement d’une société s’acharne à la rejeter en bloc ? C’est ce numéro d’équilibriste qu’Alain Finkielkraut tente, et réussit plutôt, dans L’identité malheureuse.

 

 

A la mesquinerie, la confusion reconnaissante

Vendredi 21 février 2014, le Président de la République officialise les panthéonisations de quatre figures de la Résistance française, à savoir deux hommes : Jean Zay, grand homme politique de la IIIe république, arrêté par Vichy en 1940 après sa fuite sur le Massilia, et assassiné par des miliciens en 1944 et Pierre Brossolette, principal dirigeant, avec Jean Moulin, de la Résistance Intérieure et deux femmes : Germaine Tillion, résistante mais aussi grande ethnologue et Geneviève de Gaulle-Anthonioz, nièce du Général de Gaulle, mais surtout résistante, déportée à Ravensbruck, puis militante engagée dans la lutte contre la pauvreté.

Le curriculum des quatre élus avait de quoi faire consensus, a priori. Deux femmes, soit autant que celles déjà présentes, et encore, Sophie Berthelot n’y étant que pour accompagner son mari ; des participants à une cause d’unité nationale, dépassant largement les clivages droite-gauche ; enfin, des hommes et des femmes ayant rayonné en dehors de leur seul engagement militant.

Pourtant, les réactions face à cette annonce ont été contrastées. Deux retiennent particulièrement mon attention ; celle de Pierre Laurent dansLibération et celle d’Anne-Cécile Mailfert, porte-parole d’Osez le féminisme, dans Madame Figaro.

Les deux critiques participent de la même intention, en dépit de la différence entre leurs deux auteurs ; chacun plaide pour sa chapelle. Le communiste se désole de l’absence de communistes dans la liste des nouveaux panthéonisés, la féministe fustige le fait que l’on s’en soit tenu à une stricte parité, plutôt que d’amorcer un rééquilibrage entre les deux sexes. Plus ou moins explicitement, il y a également le regret que les figures féminines choisies ne fassent pas partie des personnalités mises en avant ces derniers mois par différents collectifs féministes, telles que Louise Michel, Olympe de Gouges ou encore Simone de Beauvoir.

Cette démarche, bien que motivée par bien des aspects (il est vrai que les communistes furent des membres importants de la Résistance), révèle cependant une dérive, à savoir celle de la fragmentation du corps social national en intérêts communautaires. Cela est d’autant plus symptomatique que ces requêtes ont lieu à propos du Panthéon, temple républicain s’il en est, symbole de l’unité d’une nation, une et indivisible. Cette volonté, ces exigences même, de voir chacun des siens représentés partout et tout le temps, posent question dans une institution dont le leitmotiv serait plutôt d’honorer ceux qui ont participé au destin commun de la République et à son unité infaillible. A ce titre, la sur-représentation de la Résistance parmi les panthéonisations de l’après-guerre se justifie ; symbole du refus de la soumission à une nation étrangère, certes, mais aussi défiance devant un régime se donnant pour but de trier les individus en fonction de leur appartenance à la « vraie France » et enfin participation à un gouvernement, celui du CNR, qui signa l’alliance de toutes les forces politiques et sociales, nonobstant leurs obédiences, en faveur du redressement du pays.

De fait, les questions d’appartenance, d’identité de genre ou d’origine ethnique, ne devraient qu’être secondaires dans l’accueil de telle ou telle personnalité au Panthéon. Se féliciter d’une reconnaissance du rôle des femmes pendant la Résistance par le biais des panthéonisations de G. Tillion et de G. de Gaulle-Anthonioz, comme le fait Anne-Cécile Mailfert se comprend, mais a quelque chose de gênant. La devise du Panthéon « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante », témoigne de la volonté évidente d’offrir un hommage collectif à un individu exceptionnel. Le grand homme (entendu au sens générique du terme « homme ») est celui qui s’est distingué particulièrement, par son action. C’est un destin exceptionnel qui est célébré, non pas l’appartenance à un mouvement, si louable soit-il. Germaine Tillion et Geneviève DGA entrent au Panthéon en vertu de cette destinée si particulière, parce qu’elles furent des femmes extraordinaires, et non pas parce qu’il fallait des porte-drapeau de la Résistance féminine ; penser cela, ou le prétendre serait leur faire injure. De la même manière, Emile Zola et Léon Gambetta furent transférés au Panthéon parce qu’ils ont servi la France, chacun à leur manière, grandi la République, et non parce qu’il était nécessaire que des immigrés italiens soient reconnus par la République. Il en va de même pour les propos de Pierre Laurent ; si un communiste venait à entrer au Panthéon, il ne le serait pas pour son appartenance politique, mais pour ses accomplissements individuels qui le rendent « panthéonisable ».

Là où la dérive se fait sentir, c’est que le combat pour le droit d’une minorité, ou d’un groupe social (les immigrés, les femmes, tel ou tel bord politique) prend le pas sur toute autre considération et même sur toute réalité. Le combat pour l’égalité est louable et dot être mené, quel qu’il soit. Mais là où le bât blesse, c’est lorsque cette volonté d’égalité se fait si pressante qu’elle en devient presque totalitaire ; tout devient prétexte à l’application d’un égalitarisme forcené, en dépit de toute autre considération. La doxa féministe exige une représentation des femmes plus importante, celle-ci doit donc se faire partout et tout le temps. Le Panthéon n’est pas prévu pour être le réceptacle de toutes ces velléités particularisantes ? Qu’à cela ne tienne, on ne craint pas de dénaturer la raison d’être d’une institution séculaire, pour peu que cela serve des intérêts idéologiques périphériques.

Cela étant, cet épisode peut amorcer un débat, une réflexion sur la place du Panthéon dans l’imaginaire collectif français, son utilité dans le corpus des célébrations républicaines. Peut-être est-ce, en filigrane, ce à quoi s’attellent certains critiques, de ceux que j’ai nommés plus haut, à d’autres qui, ici et là, regrette un Panthéon essentiellement, pour ne pas dire exclusivement, masculin, blanc, plutôt bourgeois et hétéronormé.

Que l’on constate le décalage entre cet état de fait et la composition actuelle de la société française est une chose. Mais cela ne doit pas conduire à une remise en cause du Panthéon et de ses principes. D’une part parce que, je me répète, mais la République est une et indivisible et ne reconnaît en son sein ni ethnies, ni communautés de quelque ordre que ce soit. De fait, le Panthéon, mais aussi l’audiovisuel public, l’Assemblée Nationale ou que sais-je encore l’Académie Française, n’ont pas pour vocation à se conformer scrupuleusement et proportionnellement, dans leurs effectifs, à la sacrosainte diversité de la société.

Enfin, et c’est la raison majeure selon moi, le Panthéon a pour vocation de remercier les grands hommes de l’histoire de France. D’aucuns pourront trouver cela vieillot, désuet, grandiloquent voire d’un patriotisme frisant le kitsch, ils auront peut-être raison, mais enfin c’est sa raison d’être et il n’est pas besoin de la modifier. La Légion d’Honneur, notamment, par son public plus large, remplit déjà cette tâche de récompenser des anonymes en plus de personnalités plus célèbres, venant de différents horizons, qu’elle conserve cet objectif (plus ou moins assumé) et que le Panthéon conserve le sien.

Enfin, il faut signaler la dichotomie qui est lisible dans la critique des panthéonisations par les mouvements féministes ainsi que par d’autres mouvements « en faveur de la diversité ». En effet, il est singulier de voir des gens qui, très justement, regardent l’histoire de France comme ne faisant pas la part belle, parmi ses grandes figures, entre autres, aux femmes et aux personnes issues de l’immigration. Sans doute à juste titre encore, ils en déduisent un ordre politique et social largement phallocentré et porteur d’une domination de type colonial. Mais alors pourquoi ne pas rejeter en bloc le Panthéon, comme sacralisation de cette ordre et de cette histoire partiale et empreinte de domination ? Pourquoi ne pas proposer une critique radicale de cette institution vieillotte, symbole de la suprématie masculine et blanche, plutôt que tenter vainement et maladroitement d’y faire entrer l’artificielle diversité ? Il y a là une confusion, une maladresse qui confine à la mesquinerie, lorsqu’on examine les candidatures idéales proposées depuis quelques mois par certains collectifs. N’en citons que deux : Louise Michel (franchement, faire entrer une anarchiste dans un temple républicain et patriote, on ne sait qui de Louise Michel ou de la République serait la plus accablée, le cas échéant) et Simone de Beauvoir, très grande littératrice, féministe ô combien importante et respectable, mais pas exactement la plus digne de la reconnaissance de la « patrie »…